Trop ou juste assez ? Les adolescents et le mou

Souvent, les deux termes sont prononcés sur un ton de reproche … « tu ne peux pas te lever du canapé, faire quelque chose ? Qu’est-ce que tu peux être mou ! »

Mais là n’est pas mon propos …je veux parler de cette attirance que les adolescents ont pour tout ce qui semble avoir cette propriété de « mollesse ». Très peu pour eux les fauteuils rigides du salon parental – qu’on coupe la tête aux Louis XVI ! Ils préfèrent les poires en tissu, ou mieux encore, les oreillers géants qui épousent parfaitement leurs corps lorsqu’ils jouent à la console ou regardent la télé. Ou encore quand ils lisent leurs mangas – vous voyez, ces petits volumes à couverture molle qui ont presque remplacé les bandes dessinées aux si dures couvertures.

Ces corps, d’ailleurs, moulés pour suivre la mode dans des jeans et des tops si mous qu’ils ne laissent plus rien à l’imagination. Les jeans slims déjà serrés, toujours portés par les garçons qui ne peuvent guère se mettre aux nouveaux collants, ces leggings, et maintenant ces treggings …qui autrefois restaient dans les cours d’aérobic et qui maintenant se promènent en pleine rue. Pour les autres, ceux qui cherchent à cacher la mollesse de leurs bourrelets – imaginaires ou réels – ou pour les jeunes filles formées trop tôt qui souhaitent éviter les regards trop appuyés, la mode molle a également des solutions : les baggys et les sweats over-size, qui ne laissent rien deviner de l’individu qui les porte – là encore, ces vêtements mous plissent, s’avachissent et se déforment au gré des lavages et à l’usure du temps.

D’autres domaines semblent touchés par cette « mollitude ». Prenez par exemple l’alimentation – le fast food, après tout, est peut être rapide – c’est encore à voir à l’heure du déjeuner, où deux malheureux employés débordés sont pris d’assaut par une horde de lycéens affamés – mais il est surtout le royaume du mou. On peut argumenter de la mollesse du steak haché – qui pourtant devrait l’être – mais qui niera celle du petit pain rond, des tomates détrempées, de la feuille de salade errante, et des frites cuites et recuites dans leur bain de friture ? Et en dessert, les favoris, loin devant les quartiers de pommes en petits sachets bien acérés, restent bien les milk shakes et les sundaes …du mou à la limite du liquide.

Quand ce n’est pas au fast food, les purées, les gourdes de compotes, les crèmes desserts, les diverses boissons au café des grandes chaînes américaines…du mou, encore du mou pour flatter les palais adolescents. N’oublions pas le plaisir ultime du doigt plongé dans le nutella – nutella qui peut aussi être étalé mollement sur des tranches de pain de mie bien élastique – un goûter qui a bien souvent remplacé la baguette croustillante et les carrés de chocolat croquants. Et pour le nombre toujours grandissant de jeunes végétariens, le summum de la mollesse est probablement les mixtures de lentilles, quinoa, couscous, et tofu qui font leurs délices.

 

Si nos ados ont délaissés les doudous de leurs premières années il y a bien longtemps, on constate quand même dans leur entourage proche la présence de multiples animaux en peluche, soit dans les chambres, soit en porte-clés, soit accrochés aux sacs et aux cartables – des attributs mous associés à des réceptacles souvent devenus informes, le cuir ou la toile ayant dû supporter les kilos de livres et de cahiers infligés à des sacs au départ conçus pour le porte-monnaie et le rouge à lèvre de ces dames.

 

Alors pourquoi donc cette attirance ? Après avoir constaté la situation, voilà le moment des hypothèses. J’aimerais ici défendre la cause de la mollesse, et l’associer non pas à la paresse, mais à la souplesse. L’adolescence est une période de transition où le cerveau grandement malléable évolue pour devenir adulte. Pour que cette évolution soit optimale, il faut que celui-ci puisse prendre l’empreinte de la société, engranger les apprentissages et se modeler au gré de la personnalité en devenir – la souplesse est donc ici un besoin primaire. Cette soi-disant « mollesse » fait aussi partie de la personnalité caméléon qui il faut bien le reconnaître est indispensable pour survivre dans la jungle scolaire…cette mollesse permet l’adaptation au milieu, adaptation nécessaire à la survie de l’espèce.

Contre la dureté de nos sociétés et de nos lois, l’adolescent se forme un cocon de mollesse, plus protecteur encore que la carapace du homard doltoien , un cocon qui amortit les chocs du passage à la vie adulte.

Histoire de vie, histoire de genre…

L’identité de genre chez l’enfant se construit par l’interaction de trois dimensions : le sexe biologique, le milieu social dans lequel l’enfant naît et la représentation personnelle qu’a l’enfant de lui-même, ou comment il va intégrer les autres dimensions dans son développement. Au tout début, les embryons mâles et femelles sont identiques : les testicules des garçons apparaissent à partir de la 6ème semaine, les ovaires des filles à partir de la 10ème semaine seulement.  Les parents, les pairs, et la société en général aident l’enfant à se définir en tant que garçon ou fille.

Une étude d’Intons-Peterson et Reddel (1984) a étudié les questions posées aux parents annonçant par téléphone à leur famille ou à des amis la naissance d’un enfant. Dans 80% des cas, la première question posée était pour demander le sexe de l’enfant…

Parole de parent :

« – Pourquoi vous n’avez jamais voulu dire si c’était un garçon ou une fille ?

– Je t’explique, parce que j’ai des gens qui m’ont dit j’attends un garçon ou une fille machin et je trouve que quand la naissance arrive il n’y a plus la magie de l’enfant qui arrive – quand on sait et que la date est fixée parce que c’est une césarienne, bah, il y a la naissance et voilà quoi

En France, on peut distinguer le sexe du fœtus à l’échographie autour de la 12ème semaine dans la majorité des cas. En Inde, une loi interdit aux médecins de révéler le sexe du fœtus aux parents, pour éviter des avortements de fœtus masculins. La plupart des parents veulent savoir :

Parole de parent

« –  à chaque échographie j’ai insisté pour qu’on ait les deux prénoms, parce que avant ma naissance, Maman …l’écho n’existait pas, elle en a pas eu, et mon père était sûr que c’était un garçon qu’il appellerait Lucas, elle avait eu le pendule – c’est un garçon, le ventre en avant – c’est un garçon, et puis juste avant la naissance Maman lui a dit « et si c’est une fille, est-ce qu’on peut l’appeler Danuta ? » et mon père a pas fait trop attention il a dit oui oui… »

Et certains préfèrent quand même avoir la surprise :

Parole de parent

« – la dernière fois qu’on s’est vues, tu ne savais pas si c’était un garçon ou une fille…

– oui, on voulait la surprise. […]

Plusieurs études montrent que les adultes – et les parents en particulier attribuent des stéréotypes aux nourrissons. Ainsi, une étude de Karraker (1995) menée sur 40 couples de parents de filles ou de garçons demandait aux parents d’évaluer leurs enfants sur plusieurs échelles – la force physique, la finesse des traits, la robustesse et la féminité/masculinité. Malgré la ressemblance des nourrissons, les parents – ici pères et mères confondus – ont répondu que les bébés filles étaient plus faibles, avaient des traits plus fins, étaient plus délicates et plus féminines…

Personnellement,quand on m’envoie des photos, j’aurais du mal à dire la différence si on ne me l’avait pas annoncé avant…

alors …fille ou garçon ?

Un bébé sans genre ?

Au mois de mai dernier, les journaux anglais ont publié le « cas Storm ». Storm, quatre mois, est le troisième enfant d’une famille de Toronto, après deux garçons, Jazz, cinq ans, avec des couettes, une boucle d’oreille rose et des robes roses à paillettes, et Kio, deux ans, avec des cheveux mi-long et des leggings. Ils ont décidé d’élever leur troisième enfant comme « genderless » – « sans genre » jusqu’à ce qu’il soit en âge de « choisir », et à part les deux sages-femmes et les deux frères du bébé, personne ne sait si c’est un garçon ou une fille. Même les grands-parents ont reçu un faire-part «nous avons décidé de ne pas révéler le sexe de Storm pour le moment – un hommage à la liberté et au choix. » Le couple souhaite laisser l’enfant « découvrir par lui-même ce qu’il veut être » et le père déclare « nous avons remarqué que les parents prennent beaucoup trop de décisions pour leurs enfants – c’est odieux ! » La mère déclare: « que le monde entier sache ce qu’il y a entre les jambes du bébé est malsain, dangereux et voyeuriste. ». Le bébé est habillé en rouge et utilisent le pronom « she » (elle) mais « avec le ‘s’ entre parenthèses ».

Le Dr Beresin, psychiatre, explique qu’ « élever un enfant ni comme une fille ni comme un garçon crée en quelque sorte un monstre. Cela prépare le terrain pour des troubles identitaires ». Un autre psychiatre américain, le Dr Koplewicz, trouve ce comportement inquiétant et particulièrement délétère pour les deux autres enfants obligés de garder le secret. En 2009, un couple suédois avait déjà annoncé qu’ils élevaient leur enfant de deux ans, Pop, comme « neutre ». (Leonard, 2011) et en 2012, les médias britanniques révèlent également un cas en Angleterre, suite à la publication par la mère d’une vidéo de l’enfant sur Youtube. (Greenhill, 2012).


C’est encore la rentrée…bienvenue en maternelle

La maternelle Egalia, en Suède, a décidé de se joindre aux efforts du pays pour encourager l’égalité des sexes dès l’enfance. Cette école publique de Stockholm a choisi de n’utiliser que des jouets « neutres ». Les enfants – filles et garçons –  jouent avec une cuisine placée juste à côté des briques de construction et des Legos pour ne pas que les enfants « compartimentent » les activités.

Quasiment tous les livres d’images parlent de couples de parents homosexuels, de parents seuls ou d’enfants adoptés, il n’y a pas de contes de fées. La directrice explique que le personnel cherche à encourager l’ouverture d’esprit chez les enfants « par exemple, concrètement, quand ils jouent au papa et à la maman et que le rôle de la maman est déjà pris, et qu’ils commencent à se disputer, on leur suggère deux mamans ou trois mamans, etc… » .Le personnel n’utilise pas les pronoms « il » ou « elle » (‘han’ ou ‘hon’) mais le pronom neutre ‘hen’.

Il y a apparemment une longue liste d’attente pour l’entrée à Egalia.[1]

. “Le monde réel les attend à la sortie de l’école. On ne peut pas détacher les gens de la réalité”, affirme la psychologue Linda Blair. La méthode suédoise fait également sourire Philip Hwang, professeur de psychologie à l’université de Göteborg [dans l’ouest de la Suède] et auteur de plusieurs études approfondies sur le développement de l’enfant. “Je ne pense pas que ça puisse être mauvais, mais c’est pour le moins naïf. En un sens, c’est typiquement suédois. Les Suédois ont tendance à penser que, s’ils institutionnalisent quelque chose, le changement se fera de façon automatique. Mais, lorsqu’il s’agit de questions profondément ancrées dans notre culture, il faut des générations pour que les effets perdurent.” (Hebblethwaite, 2011)

Depuis 2009, une crèche s’inspirant de ce projet a ouvert en France à Saint-Ouen et en septembre 2011, une autre a ouvert à Noisy-le-Sec. L’équipe pédagogique a été formée par un spécialiste suédois. La directrice de la crèche de Saint-Ouen déclare : « Notre objectif est de développer toutes leurs compétences, sans distinction de sexe : parole, sensibilité, courage, confiance en soi, autorité… » (Mauger, 2011)

En pratique

Dans une école que je fréquente, en moyenne section de maternelle, il y a des contes de fées, une cuisine, des Kapla, des Legos. La salle n’est pas immense, donc le tout est forcément plus ou moins mélangé ! Côté vêtements et cartables, le rose pour les filles reste prédominant.

J’ai pu constater que les stéréotypes de genre sont déjà très prégnants; dans les panneaux dictés par les enfants, l’ogre aime manger, c’est un garçon; la sorcière est cuisinière, c’est une fille – par contre, elle a 20 ans ou 60 ans, le stéréotype de l’âge paraît moins tenace que celui de genre…

Et pourtant, cela n’empêchent pas garçons et filles de jouer ensemble au papa et à la maman dans la cuisine. D’ailleurs, un des garçons m’a dit « c’est les garçons qui font la cuisine, pas les mamans ». En effet, les garçons préparent le dîner …pendant que la petite fille s’occupe du bébé et de repasser le linge.

Mais celui qui a pris en pitié le  baigneur laissé tout nu, c’est bien le garçon !



[1] Article « You’re all equal here : Swedish school bans « him » and « her » in bid to stop children falling into gender stereotypes », Daily Mail, 06/2011.

Anorexie chez les enfants – pas seulement un titre choc de la presse féminine, mais un véritable problème

grandir ou « s’élargir » …

Les médias, et en particulier la presse féminine, s’emparent d’un sujet grave sur lequel les spécialistes de l’enfance se penchent déjà depuis un certain temps. Je vous livre ici quelques données cliniques sur le phénomène.

On associe souvent les troubles du comportement alimentaire, et en particulier l’anorexie, à l’adolescence des jeunes filles, puisque c’est chez les femmes entre 15 et 35 ans qu’on trouve la majorité des cas de TCA. Or ces troubles sont de plus en plus précoces, en particulier dans les sociétés occidentales. Les médecins sont confrontés à des enfants en « phase de latence » (6-12 ans) qui souffrent de TCA.

Les critères diagnostiques de l’anorexie infantile sont quasiment les mêmes chez l’enfant que chez l’adolescent, à l’exception bien sûr de l’aménorrhée présenté par les jeunes filles anorexiques pubères.

On prend donc en compte comme critères :

–         le refus de maintenir le poids au niveau du poids minimum normal pour l’âge et la taille

–         la peur intense de prendre du poids ou de devenir gros alors que le poids est inférieur à la normale

–         l’altération de la perception du poids ou de l’image de son propre corps, avec influence excessive du poids ou de la forme corporelle sur l’estime de soi et déni de la gravité de la situation.[1]

l’amaigrissement peut être plus rapide que chez les adolescents plus âgés, car le taux de masse grasse des enfants et faible et ils peuvent perdre près d’un kilo par semaine. Cependant, la perte de poids n’est pas forcément un objectif verbalisé. Les préoccupations de l’enfant tournent davantage au départ sur des maux physiques – des difficultés à avaler, des douleurs abdominales, des sensations nauséeuses. Par contre, les comportements peuvent alerter les parents : l’enfant ne veut pas acheter de vêtements plus grands, ou se regarde souvent dans la glace par exemple. Cependant, certains enfants ont la même aspiration de la minceur que les adolescents, et l’exprime alors sous une forme enfantine « je ne veux pas m’élargir ».

Chez les garçons, l’amaigrissement est plus important, même avec un IMC de départ plus élevé, et les préoccupations tournent plutôt autour de la taille et de la musculature.

Le comportement alimentaire en lui-même de ces pré-adolescents anorexique diffère de celui de leurs aînés par plusieurs points. Tout d’abord, des comportements comme la préparation de repas pour les autres membres de la famille, la lecture de livres sur la nutrition, le choix des courses sont du fait de l’âge des malades quasi inexistants. Il y a également peu de vomissements provoqués et de prise de laxatifs, du moins dans les premières années de la maladie, l’anorexie se présente surtout sous la forme restrictive.

De plus, la prise alimentaire ne se focalise pas sur la restriction calorique mais plutôt sur la restriction des quantités – facilitée à la cantine scolaire par la présence des camarades qui peuvent partager le repas – et des apports hydriques. Les apports hydriques eux-mêmes sont restreints, car l’enfant est sensible à la notion corporelle de remplissage et de lourdeur, et recherche avant tout le vide.

Comme leurs aînés, ils présentent des comportements rigides et stéréotypés, et plus le patient est jeune et plus il fait preuve de rigidité et de perfectionnisme. Une hyperactivité physique est souvent associée, en particulier dans des sports qui demandent beaucoup d’implication et qui ont une exigence d’esthétique corporelle de la maigreur, comme la danse classique ou la gymnastique. Ainsi, Davison ( 2002) a montré dans des études que les jeunes pratiquantes de sports à visée esthétique s’inquiétaient de leur poids dès l’âge de 5 ans, et surtout à l’âge de 7 ans. On observe également chez la plupart d’entre eux une hyperactivité intellectuelle, présente souvent avant l’apparition des premiers symptômes.

A la restriction alimentaire peuvent s’ajouter d’autres symptômes visant à apaiser l’angoisse : des besoins compulsifs de se laver, de ranger, des prises de risques, des comportements auto- agressifs (grattage frénétique de croûtes de cicatrices, de boutons, arrachage de cheveux…), ou hétéro-agressifs. L’enfant a souvent des idées tristes, voire suicidaires et une faible estime de lui-même.


[1] Le Heuzey, M-F., Les troubles du comportement alimentaire chez les 6-12 ans, www.anorexie-et-boulimie.fr, 10/2011.

Un peu de lecture

En cette période de rentrée, je vous recommande la lecture de mon ouvrage  On ne badine pas avec les ados

 

 

 

« Ouvrage d’étude sur une génération en quête de repères, photographie des comportements et schémas de pensée des préadolescents et adolescents, ce livre expose sur un ton à la fois académique et humoristique les situations auxquelles sont confrontées les enfants et les adolescents, les dilemmes auxquels les parents se retrouvent parfois confrontés et offre des suggestions utiles au développement culturel et social des adolescents. Anne-Bénédicte Damon souligne la volonté tant des adultes que des enfants de transmission intergénérationnelle et le désir d’apprendre. »

« A travers un voyage dans la culture que le monde actuel offre à nos enfants et adolescents, nous allons explorer différents domaines d’apprentissage et envisager des perspectives de développement de leurs capacités. Nous voulons tous les aider à « réussir leur vie ». « Notre but à nous, adultes, parents, enseignants et éducateurs, est de les aider à croître. C’est aussi de l’aider à croire, à croire en lui-même, à croire en l’avenir, à croire en ses rêves »

 

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C’est la rentrée

On m’a dit que c’était la rentrée …ah bon ? Vraiment ? Chic alors ! Les rayons de fournitures scolaires des hypermarchés, qui sont pleins depuis au moins deux mois, vont donc laisser la place aux chocolats de Noël…

Pour moi, ça ne va pas changer grand-chose. Certes, au lieu de tapoter frénétiquement sur mon Blackberry du fond de mon transat, je vais pouvoir répondre à mes mails confortablement installée dans ma chaise de bureau. Le volume risque bien sûr d’augmenter légèrement. Disons qu’au lieu de recevoir une cinquantaine de mails par jour, je vais passer à une centaine …sans oublier les Bbms, bien sûr, mais ça, c’est plus rapide …Et maintenant que Miss Teen m’a montré comment faire les Smileys, je vais épater tout le monde !

Les quelques jours au bord de la mer m’ont été bénéfiques : j’ai réussi à boucler le dossier X…et le dossier Y…et le dossier Z…

A propos de Miss Teen, d’ailleurs, une séance shopping se prépare – plusieurs, devrais-je dire. La première avec les copines, et son argent de poche. La deuxième, avec Maman adorée, qui refuse de prêter son Amex depuis qu’elle a été utilisée pour payer « le p’tit top trop la classe » qui coûtait la bagatelle de 210 euros…

Car la rentrée avec les ados, ce n’est plus la trousse Mickey, le cartable Pokémon, les cahiers  et les quatre protèges cahiers. Dès son plus jeune âge, on demande à l’enfant de faire preuve de sérieux, de « bien travailler à l’école » et surtout de « rentrer dans le moule ». Quel parent n’a pas été confronté à la liste de rentrée demandant que son petit chéri, rentré en CM1, ait dès le lendemain en sa possession deux cahiers grand format grands carreaux, un protège cahier bleu, un protège cahier rouge, une règle graduée de 30 cm – souple, sinon c’est trop dangereux – un compas – serait-ce moins dangereux ? – 12 crayons de couleur, un crayon 2H, un crayon 2B…je vous épargne la suite, si vous lisez ces lignes, vous avez probablement déjà subi l’épreuve de la queue dans la librairie surchauffée, entourée de gamins hurleurs et mal élevés – ceux des autres, bien sûr, pas le vôtre – hurlant « Ma-man ! Je veux la trousse Titeuf ! »…

Le besoin de conformité commence dès l’entrée à la maternelle ; si votre fille n’a pas le cartable Charlotte aux fraises ou le cahier de texte Totally Spies, elle risque de se retrouver au ban de sa classe…donc de la société. Pire encore, vous allez passer pour un parent indigne ! Et votre enfant, lui, va se retrouver pris entre deux feux : d’un côté, il doit à tout prix ne pas décevoir son parent, et de l’autre, il doit acquérir un statut qui montrera à la société qu’il a été bien élevé !

Maintenant que mon ado – est une ado, justement,  il n’y a plus que moi qui cède aux offres promotionnelles de 15 stylos pour le prix de 14,5 …Miss Teen a d’autres exigences. Pas question de transporter ses classeurs dans le sac Gérard Darel de l’an dernier …

L’éducation de l’enfant, comme l’explique l’historien Philippe Ariès, est le produit d’une société. En France, on apprend à son enfant à se conformer aux normes de la société, et à s’adapter. La socialisation de l’enfant passe par l’obéissance à des règles sociales, que l’enfant doit intégrer. De plus, l’avenir de l’enfant est déterminé par sa réussite scolaire, qui elle-même garanti une réussite sociale. Les parents font leur maximum pour procurer à leur enfant cette réussite scolaire, qui les mènera vers des filières d’excellence à la française.

En matière de système éducatif, la France est souvent citée en exemple. Les Français ont « la culture de l’excellence ». Et cependant, dans les enquêtes internationales sur l’éducation, nous obtenons de piètres résultats. Ainsi, dans l’enquête PISA 2006, par exemple, à laquelle ont participé plus de 400 000 élèves de 15 ans représentant 57 pays, dont les trente pays de l’OCDE.

En ce qui concerne les performances en sciences, nous nous situons loin derrière des pays comme la Finlande, le Canada, le Japon, et même l’Estonie…

Et pourtant, tout le monde sait qu'on ne va pas à l'école - au collège, au lycée, à l’université, au bureau …pour apprendre ou pour travailler. On y va pour LES COPAINS ET LES COPINES. D’ailleurs, si votre ado daigne répondre à votre question semi-angoissée : « Alors, comment ça s’est passé ? Tu as de bons profs ? », il y a toutes les chances que la réponse ressemble soit à « Trop cool, j’suis dans la classe de Charlotte, et Nathalie, et Marie-Amélie, même si y a le mec trop relou de l’an dernier… », soit à « C’est la cata, Charlotte elle est même pas dans ma classe, Nathalie elle est dans le demi-groupe du jeudi et Julien, tu sais, Julien, le trop beau, il fait allemand  (traduire : pas dans ma classe) ». Sinon, vous pouvez aussi obtenir un bof, un haussement d’épaules et un silence catatonique qu’il vous reste à interpréter …

 

Une fois l’étape « fournitures » dépassée, vous voilà devant une autre épreuve, celle de l’emploi du temps. Je ne comprends pas pourquoi personne n’a jamais pensé à faire un jeu télévisé sur le thème de la rentrée…avec des épreuves de difficulté croissante. Par exemple, première épreuve, le grand ménage et la lessive, et le rangement des bagages…deuxième épreuves, les courses de rentrée – remarquez, il me semble que dans Intervilles, il y avait quelque chose de similaire…troisième épreuve, l’organisation de l’emploi du temps. Dans cette épreuve-là, il y a plusieurs niveaux – pour un seul enfant, pour deux, pour trois…Ensuite, vous compliquez un peu, avec des gages : « Votre aîné(e) entre au collège, le (la) deuxième est encore à l’école, et le (la)  troisième fait sa première année de maternelle » ; ou encore « Ca y est ! Votre aîné(e) a quitté le nid – il (elle) est partie à Lilles/Lyon/Rennes pour sa première année d’école de commerce ; il (elle) rentre le week end, et vous vous consacrez à son bien être – mais sans négliger votre lycéen(ne). »

Dans l’épreuve de l’emploi du temps, vous avez aussi les fameuses activités extrascolaires. Quand les deux parents travaillent, il leur est souvent difficile de passer du temps avec leurs enfants au quotidien. Parfois, ils confient aux grands-parents le soin d’accompagner leurs enfants dans leurs activités extrascolaires, mais actuellement, nombreux sont les jeunes grands-parents dynamiques qui travaillent également ! « Maman, tu pourrais garder Manon ce soir ? » « Désolée, chérie, j’ai un conseil d’administration. » De plus, les seniors sont aujourd’hui des cibles privilégiées pour les tours opérateurs, et grands consommateurs de loisirs culturels : cinéma, théâtre, musées, associations, clubs de sports. Les seniors d’aujourd’hui ne sont plus les grands-parents d’hier.

Je m’adresse là à toutes les mères de famille qui culpabilisent de ne pas emmener leurs enfants davantage dans les musées, au théâtre…  parents débordés, vous avez le droit de ne pas être toujours disponibles ! Par rapport aux années 1990, les parents investissent en moyenne une demi-heure de plus pas mois dans les devoirs à la maison de leurs enfants : dix heures et demie pour la mère, quatre heures pour les pères. Ce sont aussi souvent les mères qui ont la responsabilité du « para-scolaire » : occuper le temps libre de leurs enfants de la manière la plus « intelligente » possible.

En 2006, plus de 80% des femmes vivant en couple et ayant un ou deux enfants étaient actives. Avec trois enfants, tous âgés de trois ans ou plus, l’activité féminine est moins fréquente (72 %), mais elle a nettement progressé par rapport au début des années quatre-vingt-dix où elle était inférieure à 50 %. Selon l’enquête « relations familiales et intergénérationnelles» (ERFI-GGS), les hommes et les femmes qui exercent une activité déclarent aussi souvent rencontrer des difficultés pour articuler leur vie familiale avec leur vie professionnelle : respectivement 42 et 43 %d’entre eux déclarent soit être rentrés trop fatigués pour s’occuper des tâches domestiques,soit avoir eu du mal à assumer leurs responsabilités familiales car ils ont passé beaucoup de temps au travail, et cela à plusieurs reprises dans le mois.

Vous allez donc vous retrouver confrontée à des choix cornéliens. Certes, il n’est pas question d’abandonner le piano ni la danse classique de Miss Teen. Cependant, elle préfère la guitare électrique et le hip-hop …s’en suivent d’âpres négociations : okay pour la guitare, mais en plus du piano. D’accord pour le hip-hop, mais il faut que le cours soit à une distance respectable de l’appartement pour qu’elle puisse y aller et rentrer seule. Quand à l’aîné, qui a décidé qu’il avait « trop de trucs, Maman, cette année, j’te jure, c’est une année de ouf … », vous finissez par décider ensemble de faire une pause dans le programme judo – tennis – batterie – japonais accéléré. Avec le risque d’une surchauffe de l’écran du salon quand les devoirs manqueront à l’appel…Remarquez, la télévision, ça peut aussi être très utile …

Brève de vie …

–         Zut, zut, et re-zut !

Je m’abstiens d’employer les mots plus vulgaires qui me viennent aux lèvres, Petit Poussin – 7 ans et Grand Gaillard – 15 ans – rôdant dans les parages. Après tout, ce ne sont que deux heures de travail qui viennent de disparaître de mon écran à cause d’une fausse manipulation…Grand Gaillard fait brutalement irruption dans la pièce, poursuivi par Petit Poussin, que j’entends crier de sa voix d’enfant de chœur « Rend le moi , you mother fucker sonafabitch … » et je tairai ici la suite pour ménager les cœurs fragiles. Dès que j’eus retrouvé mon souffle – coupé par tant de vulgarité dans la bouche de celui qui me semble être à peine sorti des couches, je m’insurge :

–         Mais voyons, où as-tu appris des horreurs pareilles ?

–         A la télé, voyons, Maman, répond Grand Gaillard. Tu sais, mon prof d’anglais, il nous a conseillé de regarder les films en VO….On a regardé Skins, tu sais la nouvelle série qui passe sur Canal.

« Skins » ? Inconnu au bataillon. « Desperate Housewives », certes… »Sex and the City », bien sûr… »Friends »…j’ai regardé la dernière saison en une nuit . Mais « Skins » ?

–         Oui maman, renchérit Petit Poussin, même que c’est vachement trop bien, y le mec, il doit se faire une fille, et même qu’il achète de la came…

–         C’est super niveau culture anglaise, Maman, j’t assure. C’est des acteurs pas pro, des jeunes quoi, comme nous, et puis c’est leur vie, c’est super éducationnel comme truc. D’ailleurs, y faut qu’j fasse un exposé dessus pour mon cours d’anglais !

 

Je passe sur « éducationnel » : peut-être est-ce un de ces néologismes utilisés dans les médias qui fera bientôt son apparition dans le dictionnaire. A mon époque, on se contentait d’ « éducatif », voire « enrichissant »…D’ailleurs, je me suis récemment demandée si je ne devrais pas reprendre quelques années d’école primaire. Lors d’une de mes errances sur Internet, je me suis retrouvée sur le site de l’Education Nationale, où j’ai pu parcourir des plans de cours destinés à une classe du niveau de Petit Poussin. J’ai donc pu découvrir l’objet d’un des cours de français. Il s’agissait, je cite, d’ «  Inscrire la complexité historique dans un possible imaginaire avec un projet d’écriture en maîtrise de la langue, tel est l’objectif de cette démarche, qui permet à l’élève de cycle 3 de développer une posture de chercheur-critique en histoire et d’écrivain en herbe en éducation littéraire. »

 

Après avoir relu plusieurs fois cet énoncé sibyllin, j’en ai cherché la signification….Posture…celle de mes ados n’est certes pas excellente, mais je préfère compter sur leur kinésithérapeute et le sport pour l’améliorer…je ne suis pas certaine d’ailleurs de souhaiter pour eux une « posture de chercheur », cette image évoquant pour moi le savant perpétuellement penché sur ses éprouvettes ou ses grimoires. Quant à la maîtrise de la langue, je serai heureuse de voir mes enfants maîtriser avant tout la grammaire et l’orthographe…