L’adulte surdoué – conférence Mensa 2013

Une conférence de deux psychologues spécialistes du haut potentiel – Monique de Kermadec et Catherine Besnard – pour ceux qui préfère écouter plutôt que lire :

Petites filles « surdouées », ados précoces – comment les accompagner pour leur permettre d’exprimer leur haut potentiel

De plus en plus, nous voyons en cabinet des petites filles « surdouées », « précoces » …Moins opposantes, moins turbulentes que les garçons « surdoués », elles manifestent leur mal-être par un effacement, voir par une absence totale – les cas de phobies scolaires sont malheureusement nombreux. Ci-dessous quelques propositions d’accompagnement de ces petites filles, puis de ces ados « hors normes » …

A la maternelle et en primaire

Une prise en charge pour des enfants de cet âge laisse entendre qu’elles ont été dépistées très tôt, souvent grâce à une maîtrise précoce du langage, de la lecture et de l’écriture dans le cas des filles.  (Silverman, 1986) En moyenne, les enfants sont testés à 6 ans et 10 mois, souvent dans des familles déjà sensibilisées à la psychologie et investies dans le développement intellectuel de leur enfant dès la naissance de celui-ci. (Lignier, 2010). Cette détection rapide des filles HP est nécessaire car à partir de l’âge de 8/9 ans, la petite fille a tendance à douter d’elle-même et à ne répondre qu’aux questions où elle est sûre d’avoir la réponse, ce qui donne un pourcentage d’environ 1/3 de filles pour 2/3 de garçons HP au niveau collège.(Silverman, 1986).

A cet âge, les petites filles ont tendance à être appréciées par leurs pairs et bien intégrées (Rimm, 2003), et donc il n’est pas nécessaire d’envisager une thérapie. Cependant, les parents peuvent avoir besoin d’un accompagnement, même s’ils sont eux-mêmes HP, car le versant « intellectuel » du haut potentiel est mieux connu que le versant « émotionnel », et des groupes de paroles ou des ateliers peuvent leur permettre de mieux connaître les spécificités de leur enfant pour les aider à se développer de manière optimale sur le plan social. Ainsi, on peut expliquer aux parents les différents stages de l’amitié définis par Gross (2002) et l’avance potentielle de leur fille sur ce déroulement. Il est également important pour les parents de savoir qu’à l’école primaire, entre sept et onze ans environ, la plupart des filles HP apprécient la solitude, surtout en compagnie d’un livre. Il ne s’agit pas de la forcer à fréquenter d’autres enfants, surtout si des camarades du même niveau intellectuel ne sont pas disponibles. Il ne s’agit probablement pas d’anxiété sociale ou de rejet, mais juste d’une préférence. (Kerr, 1994) Les parents doivent donc respecter le temps de solitude de leur enfant.

Gross (2002) souligne qu’il est important également de ne pas insister pour que l’enfant – en particulier la petite fille – ait de multiples relations d’amitié. En avance sur ses pairs d’âge – environ de cinq ou six ans – la petite fille recherche avant tout une intimité et une relation sûre et profonde. S’il n’est pas possible de faire changer l’enfant de niveau scolaire, il peut être intéressant de lui faire fréquenter des activités où elle pourra rencontrer d’autres enfants plus âgés partageant les mêmes intérêts. On peut envisager de lui demander de décrire « l’ami idéal », afin de réfléchir à comment elle pourrait le ou la rencontrer. Chez les filles à haut potentiel, on observe aussi des intérêts plus « masculins » que les filles tout-venant : elles ont tendance à aimer les jeux de garçons, les activités de plein air et à inventer des jeux complexes avec leurs jouets, comme opérer une poupée par exemple ; les filles HP auraient un côté « androgyne » (Kerr, 1997). Elles ont aussi tendance à aimer jouer avec des pairs mixtes. Aux parents de leur faciliter de telles interactions.

Enfin, les parents peuvent être initiés aux notions d’hyper-sensibilité et d’intensité émotionnelle, afin de mieux accepter certains comportements de leur fille. Notamment, si l’enfant réagit de manière excessive à une contrariété ou une injustice, qu’elle fait preuve d’une timidité excessive ou se « rend malade » pour quelque chose d’anodin. (Piechowski, 1997). Cette hyper-réactivité se manifeste aussi dans les relations sociales de leur enfant – ainsi, un enfant HP peut perdre exprès à un jeu s’il sent que son adversaire attache énormément d’importance à la victoire. Ses émotions envers les autres sont intenses, ses liens d’attachement profonds et les parents doivent en être conscients.

A partir du collège

A la pré-adolescence (début du collège), les parents doivent soutenir l’adolescente HP dans son désir de devenir « comme les autres » sur le plan par exemple de la mode ou des sorties. Cependant, elle doit être encouragée à ne pas abandonner ses études et à ne pas laisser ses notes baisser (Kerr, 1997). Silverman (1995) explique que confrontée au choix entre vie sociale et performances académiques, la jeune fille HP doit pouvoir s’appuyer sur une confiance en elle-même solide. On doit aider la pré-adolescente à conserver une bonne estime d’elle-même et surtout à considérer son haut potentiel comme des forces à exploiter et non comme un handicap. La société continue à envoyer un message contradictoire aux filles, les encourageant à faire carrière, mais en véhiculant les stéréotypes féminins classiques de douceur, de soumission et de mère de famille. (Mc Cormick & Wolf, 1993) La préadolescente HP doit être encouragée à avoir une position de leader, et à faire des projets d’avenir ambitieux. Par exemple, il est important de les encourager à faire entendre leur voix et leurs idées, et à participer non seulement en cours, mais aussi aux discussions avec leurs pairs.

Les pré-adolescentes HP expriment leur besoin d’appartenir à un groupe. Pour faciliter cette appartenance, on peut leur proposer deux types d’activités. D’une part, des activités non-académiques dans lesquelles elles seront reconnues pour autre chose que leurs performances scolaires, et où elles seront « comme les autres » sans avoir besoin de minimiser leurs connaissances. (Pepperell & Rubel, 2009) D’autre part, des activités avec d’autres filles HP où cette fois elles pourront prendre confiance en elles sans avoir besoin de cacher leur potentiel, et où elles trouveront des défis motivants.

Il peut être utile de les faire participer à des activités, des ateliers, des groupes de paroles non-mixtes, dans lesquelles elles se sentiront plus à l’aise pour développer leurs idées et s’affirmer sans être jugées et évaluées par le regard des garçons. (Rakow, 1995) L’une des solutions pour que les filles à haut potentiel puisse pleinement s’épanouir dans leur scolarité, tant sur le plan scolaire que sur le plan social est de les scolariser dans des établissements non-mixtes. Aux Etats-Unis, certains établissements choisissent de créer des classes non-mixtes pour certaines matières comme les mathématiques et les sciences. (Gurian, 2008).

L’une des forces – mais aussi des faiblesses – des pré-adolescentes HP est comme nous l’avons dit précédemment l’hyper-sensibilité. Celle-ci peut s’exprimer également dans l’amitié par une intensité de sentiments souvent mal exprimée, par exemple de manière aggressive. Ces pré-adolescentes sont également souvent introverties et dans l’évitement des conflits. Il peut donc être intéressant pour elles de participer à des ateliers sur la communication inter-personnelle, en particulier sur la résolution de conflits. Lors de ces ateliers, les pré-adolescentes apprendront à exprimer ce qu’elles ressentent et ce qu’elles désirent, à comprendre les émotions qu’elles éprouvent et celles des autres et à gérer les conflits en maîtrisant leur agressivité et en communiquant leurs sentiments. Le cadre théorique de ces ateliers serait la Communication Non-Violente de Rosenberg (1980).

Un des outils pouvant être utilisé pour ces ateliers est l’écriture d’un journal intime, ces adolescentes étant souvent particulièrement à l’aide dans le domaine verbal : cette écriture permet d’exprimer les émotions et de réfléchir sur elles, mais donne également un appui pour partager ces mêmes émotions. Le psychologue animant l’atelier peut suggérer des thèmes pour l’écriture, soit des thèmes précis portant sur l’écriture du soi, soit des thèmes faisant davantage appel à la projection et à l’imagination. L’écriture permet également à la pré-adolescente de réfléchir sur son identité, et sur comment expliquer aux autres sa différence.

La famille doit être particulièrement présente à cette période, surtout lorsque la pré-adolescente se sent isolée. Les parents peuvent proposer des activités familiales, mais aussi des activités extra-scolaires avec d’autres adolescents, dans lesquelles leurs filles se sentiront valorisées dans leur différence.

 Au niveau scolaire : l’ accélération

Plusieurs solutions existent en France et à l’étranger pour « accélérer » le parcours scolaire. On a notamment l’entrée précoce au Cours Préparatoire, le saut de classe, et des programmes d’accélération consistant à compiler le programme de plusieurs années en une seule. Les statistiques sur le saut de classe en France et en Allemagne sont rares, celles sur l’entrée précoce en CP montrent que sur le plan des performances scolaires, celles des enfants HP sont satisfaisantes dans ce cas de figure. (Lautrey, 2004).

De manière générale, l’aliénation sociale des enfants HP est en grande partie exacerbée lorsqu’ils sont forcés d’être en compagnie d’enfants du même âge chronologique. (Roedell, 1984). La plupart d’entre eux préfèrent la compagnie d’enfants plus âgés, d’âge mental similaire et formeront des amitiés avec ceux-ci. (O’Shea, 1960)

A l’étranger, notamment aux Etats-Unis, les études montrent que l’accélération a des effets très positifs sur la résolution du conflit entre acceptabilité sociale et capacités intellectuelles élevées. Cornell, Calahan et Loyd (1991) ont montré que des jeunes adolescentes qui arrivaient plus tôt que leur classe d’âge à l’université étaient plus indépendantes, plus résilientes et plus confiantes en elles-mêmes que leurs camarades plus âgées, mais aussi plus empathiques envers les autres. Richardson et Benbow (1990) ont étudié longitudinalement pendant 9 ans des adolescents de 12 à 14 ans au début de l’étude dont le parcours scolaire a été accéléré, et ont trouvé que les jeunes filles  avaient une bonne estime d’elles-mêmes, une vision optimiste de l’avenir, et surtout que leur vie sociale avait été améliorée par cette accélération, un effet plus marqué chez les filles que chez les garçons.

Une étude de Noble et Smyth (1995) effectuée dans un programme d’entrée précoce à l’Université de Washington pour des adolescentes de moins de 14 ans a montré que les jeunes filles se sentaient majoritairement plus confiantes en elles-mêmes et étaient perçues plus positivement par leurs pairs grâce à leur entrée précoce à l’université. 67% d’entre elles avaient été stigmatisées par leurs pairs à cause de leur intelligence, et 71% avaient ressenti le besoin de cacher leurs capacités pour être acceptées, alors que la majorité d’entre elles déclaraient leur joie d’être enfin populaire à cause de leur intelligence dans le programme. L’une des participantes explique « on est avec d’autres personnes du même niveau intellectuel. C’est un grand plus, cela vous donne des opportunités sociales uniques, comme de trouver votre « alter ego », quelque chose que la plupart des étudiants HP, surtout les filles, n’ont jamais connu. »

La meilleure solution pour accélérer le programme scolaire d’un enfant HP, et en particulier d’une fille, est l’entrée précoce en maternelle : ainsi, il n’y a pas de rupture dans le parcours dû à un saut de classe, et les résultats tant sur le plan scolaire que sur le plan social sont optimaux. (Silverman, 1986).

Les psychologues voient en général la partie émergée de l’iceberg, c’est-à-dire les enfants et les pré-adolescents qui vont mal. Une sensibilisation de la population en général, et des différents intervenants en milieu scolaire, enseignants, éducateurs et psychologues permettrait d’identifier plus tôt les enfants à haut potentiel en difficulté avec leurs pairs et donc de leur apporter une aide efficace avant que des troubles psycho-pathologiques s’instaurent. Il est important également de considérer la famille de l’enfant à haut potentiel dans son ensemble, les parents, mais aussi la fratrie.

Accueil…

C’est l’histoire de Schéherazade et de Peter Pan…Il était une fois un enfant de 11 ans, aîné d’une famille de trois enfants. Un enfant perdu dans la forêt des Mureaux dans le 93, un enfant balloté de foyers en foyers, de maternelles en écoles, un enfant qu’on finit par qualifier d’enfant « irrécupérable ». En effet, comment s’occuper d’un enfant placé à la demande de sa mère à cause de sa violence ?  Un enfant devenu « insupportable » pour sa propre mère, qui garde les trois plus jeunes avec elle. Comment prendre soin d’un enfant qui est renvoyé de tous les établissements scolaires, car il agresse tout le monde, il frappe ses pairs, il ne reste pas assis, ne peut pas se concentrer, un enfant épris de liberté qui court, qui crie, qui volerait s’il le pouvait … Alors, cet enfant est confié à une famille d’accueil par l’Institut thérapeutique Educatif et pédagogique dont il dépend, l’institut « de la dernière chance », qui à son tour le confie à une famille d’accueil. Cet enfant renvoyé de son internat arrive chez Schehérazade, dans un foyer où se trouve déjà un enfant accueilli, Adis, du même âge et la fille de Schéhérazade, 12 ans. Au début, ce n’est pas facile pour le nouveau – un nouveau changement d’école, se réadapter à une vie en famille…et pourtant, l’enfant perdu, l’enfant « insupportable » retrouve peu à peu une stabilité. Au début, il se colle à Schéhérazade ; impossible de la quitter, de se séparer à nouveau ; aller à l’école est une nouvelle fissure dans un échafaudage déjà branlant – alors, à l’école, au foot, l’enfant reste un peu, prend sur lui, mais très vite, il faut qu’il retourne à Schéhérazade, qu’il a très vite adopté.  Chez elle, l’enfant est sage – il joue avec sa sœur d’accueil, met la table, range sa chambre, s’acclimate. Il apprend à lire – en un an, il accède à ce monde de l’écrit – la carapace se fissure peu à peu, on peut imaginer que ce nouveau climat de confiance lui permet de nouveau l’accès au langage écrit. Malheureusement, à l’école, il lui est toujours impossible de se concentrer, et une fois de plus, on se débarrasse de lui. Schéhérazade l’a donc avec elle, tout le jour durant, toute la nuit aussi …Schéhérazade, qui ne voulait surtout pas accueillir un bébé, ni un adolescent, se retrouve avec un enfant qui comme un bébé a besoin d’elle pour survivre, et comme un adolescent s’oppose pour grandir. De plus, pour Schéhérazade, l’éducation, c’est très important. Elle n’accueille que des enfants qui ont une intelligence « normale » …alors, Schéhérazade puise dans ses ressources, mais ses ressources s’épuisent …au bout d’un mois, cet enfant lui devient « insupportable », comme elle le dit et le répète ; et de cet enfant devenu insupportable …elle se débarrasse – après tout, elle n’est qu’assistante familiale, pas super woman. L’enfant ne veut pas partir …mais il n’a pas le choix …alors, pour son dernier jour…il confectionne avec son éducatrice une galette des rois, qu’il emballe soigneusement dans un emballage qu’il fabrique lui-même, et recouvre de photos, puis qu’il offre à celle qu’il avait choisi pour reine…Peter Pan retourne au Pays des enfants perdus ….

Transmission et trauma : les enfants de la guerre

A l’aube de la Seconde Guerre Mondiale, les juifs sont présents dans tous les pays d’Europe. Au début du XIXème siècle, une grande partie  des juifs européens habitent l’Europe de l’Est, dans des pays comme la Pologne, les Etats Baltes, l’Ukraine, la Russie et la Roumanie. Ce sont en grande majorité des juifs ashkénazes (en 1939, les ashkénazes constituaient 90% de la population juive mondiale).(Malherbe, 2000) Ils ont conservé un mode de vie traditionnel, et ont créé une culture fondée sur la religion et la langue Yiddish Les pogroms russes du début du vingtième siècle entraîneront une émigration importante vers les Etats-Unis. Ces populations juives émigrées et leurs descendants se mobiliseront pendant la Seconde Guerre Mondiale pour venir en aide à leurs coreligionnaires européens. Dans les pays d’Europe de l’Ouest, comme l’Allemagne et la France, les juifs sont en général mieux intégrés à la population. Ils se sont souvent battus pour leurs pays lors de la Première Guerre Mondiale, et ils ont participé à la reconstruction dans les années 20.

Les premiers enfants juifs à être touchés par la vague nazie sont ceux qui habitent en Allemagne, puis ceux des territoires envahis par les Nazis et enfin ceux habitant les pays alliés de l’Allemagne, comme l’Italie à partir de novembre 1938. Les Nazis définissent les Juifs en terme de race et non pas de religion : la judéité devient une question d’hérédité et de descendance. Selon les pays, les critères de judéité varient légèrement, mais le principe de la transmission par le sang reste constant. Les enfants sont donc marqués dès leur naissance par la « race » de leurs parents, et condamnés dès le départ à être exclus de la « race aryenne ».

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Pour la plupart des enfants, c’est la fréquentation de la synagogue qui marque vraiment leur appartenance à la communauté juive. En effet, même les familles les moins pratiquantes se rendent à la synagogue pour  les grandes fêtes. Pour Renée Roth-Hano (1989), être Juive, c’est avant tout être différente : aller à la synagogue au lieu d’aller à l’église, quitter la classe lors de l’instruction religieuse, et ne pas fêter Noël. La famille de Renée est représentative des juifs émigrés d’Europe centrale qui habitaient en France au début des années quarante. Souvent, ils avaient fui, avant la guerre, des situations politiques et économiques difficiles dans leurs pays. Ils rencontraient en France des conditions de vie qu’ils n’avaient jamais connues dans leur propre pays et qui leur procuraient le sentiment d’être libres, de pouvoir enfin vivre « comme tout le monde. » Ils se sentaient juifs, mais ils avaient rompu, en émigrant, avec une vie traditionnelle et communautaire dont ils ne pouvaient soupçonner à l’époque qu’elle manquerait tant à la génération suivante. Ils pensaient presque tous qu’avoir quitté le Shtetl (village) constituait un progrès de l’humanité. Leurs parents n’étaient pas très pratiquants, et ils s’étaient vite adaptés à la vie en France. Certes, ils ne souhaitaient pas que leurs enfants oublient leurs origines et leur éducation, mais ils voulaient qu’ils deviennent des Juifs français, capables de progresser par rapport à leurs parents.

Cela explique pourquoi les lois antisémites de Vichy ont été un véritable traumatisme, surtout pour les juifs émigrés. En effet, les juifs français ont cru, un temps, qu’ils seraient épargnés.

On distingue trois moyens utilisés pour cacher les enfants. Dans le premier cas, les parents trouvent des solutions dans la famille ou auprès d’amis. Dans le deuxième cas, ils se font aider par un organisme officiel. Enfin, le troisième cas, plus rare, concerne les enfants qui ont été livrés à eux-mêmes et qui ont du se cacher par leurs propres moyens.[1] Cependant, ces enfants restent des exceptions, et dans la majorité des cas, des adultes leurs cherchèrent des cachettes.

Des organisations se mettent en place, créées individuellement ou par des familles entières. Dans certains pays, des organismes déjà constitués ont rejoint les réseaux créés par des particuliers avec les mêmes objectifs. L’OSE (Obsczestvo Sdravochraneniya Eryeyev, ou Société pour la Santé de la Population Juive) a été fondée par des médecins juifs en Russie en 1912  Après la révolution, son siège déménage à Berlin, puis à Paris après l’élection d’Hitler en 1933. C’est là qu’elle prend le nom d’ « Oeuvre de Secours aux Enfants et de Protection de la Santé des Populations Juives. » En 1937, l’organisation commence à se concentrer sur la protection des enfants, d’abord ouvertement, puis dans l’illégalité après l’occupation de la France. Au début de la guerre en 1939, l’OSE s’occupe de trois cents enfants réfugiés, principalement allemands et autrichiens, hébergés dans des maisons d’enfants. Les autorités religieuses se mobilisent également, de nombreux couvents accueillent des enfants juifs. En France, des organismes philanthropiques prennent les enfants en charge, comme les Conférences de Saint Vincent de Paul (catholiques), le Comité Inter-Mouvements auprès des Evacués (protestant), le Conseil Protestant de la Jeunesse ou encore le Secours National. Des villages entiers réagissent également. Par exemple, Le Chambon sur Lignon, sous l’égide du pasteur Trocmé et de sa femme, abrite des centaines d’enfants. Des mouvements de jeunesse comme les Eclaireurs israélites de France s’efforcent de cacher des enfants plus petits.

Il faut attendre 1995 pour qu’un président de la République français, Jacques Chirac, déclare la responsabilité du régime de Vichy dans la Shoah. (Mouchenik,2006)

I L’identité par le nom

« Le nom n’est pas un manteau suspendu au vestiaire et que l’on peut arracher ou déchirer, mais, c’est une veste parfaitement adaptée, comme la peau, on ne peut ni la gratter ni l’écorcher sans blesser la personne. »  Goethe.

Le nom, et encore plus le prénom, ont une importance particulière dans la religion juive. Dans son choix entrent en jeu des facteurs familiaux, affectifs, sociologiques et religieux. L’historien Claude Lanzmann a écrit dans un article pour L’Arche « Avons-nous assez réfléchi sur ce qu’il y a de primordial dans la donation du nom ? Car la Shoah fut une attaque radicale et sans précédent contre le nom juif. »[2] Le prénom constitue l’essence même de la personne. Il la situe dans son réseau familial et social, mais aussi, selon l’ethnologue Lévi-Strauss dans son histoire familiale symbolique. Dans la religion juive, le prénom reçu à la naissance ne doit pas être changé ou altéré. Dans tous les actes religieux, seul ce prénom (avec son orthographe exacte) est valable. (Lapierre, 1995)

Or, le nom devient synonyme de judéité, et pour certains enfants, symbole de honte: « Je n’aime pas ce qui m’arrive. J’ai honte de mon nom maintenant. En Alsace, ce n’était pas aussi important : Roth pouvait passer pour un nom local. Mais je me suis mise à avoir honte de beaucoup de choses récemment : de l’origine étrangère de mes parents, de leurs accents prononcés, de la perruque de Grand’ mère – de ne pas être comme tout le monde ».(Roth-Hano, 1989)

La plupart du temps, les enfants cachés doivent adopter une nouvelle identité. Ils changent de nom et doivent apprendre à ne plus répondre si quelqu’un utilise l’ancien.

Après la guerre, de 1945 à 1957,il y a eu en France une vague de changement de nom, d’abord pour prévenir les conséquences sur les enfants nés après guerre d’un regain d’anti-sémitisme, mais aussi à cause de sonorités trop germaniques des noms juifs d’Europe de l’Est (Lapierre, 2001)

II La religion

Le judaïsme est avant tout une religion de tradition, dont l’enseignement se transmet essentiellement au sein de la famille. Les parents ont l’obligation d’enseigner l’amour de Dieu, le respect de ses commandements et les paroles de la Torah à leurs enfants.

Les enfants venant de familles juives pratiquantes, ont naturellement plus de mal à se détacher de leurs racines religieuses. D’autres, qui ont souvent appris leur judéité tardivement, parfois, seulement, lors de la mise en place des mesures anti-juives dans leur pays, ont moins de difficulté à abandonner leur religion. Dans la majorité des cas, les enfants cachés sous une nouvelle identité doivent observer les rites de la religion chrétienne pratiquée par la famille ou l’institution d’accueil. Ils n’ont pas subi d’expériences de conversion en tant que telles. La plupart des familles d’accueil n’avaient pas pour but de faire du prosélytisme ; ils pensaient que dissimuler leur véritable identité aux plus jeunes enfants jusqu’à la fin de la guerre était le meilleur moyen de les protéger. Les enfants à partir de quatre à cinq ans, en revanche, avaient plus de mal à dissimuler leur identité juive. Ne pas pouvoir répondre à une remarque antisémite, par exemple, leur faisait éprouver un sentiment de honte : honte de ne pas pouvoir répondre, d’être impuissant et finalement, d’être Juif. (Dwork, 1991)

Plusieurs facteurs ont joué sur l’adoption de la religion chrétienne par les enfants. D’abord, ceux qui étaient seuls dans une famille chrétienne ou dans une institution assimilaient plus facilement le christianisme que ceux qui étaient cachés avec un ou plusieurs membres de leur famille. Renée Roth-Hano, cachée avec ses petites sœurs dans un couvent, a l’impression de trahir ses parents, car elle estime qu’elle n’a pas reçu assez d’instruction religieuse dans la religion juive pour pouvoir la transmettre à ses sœurs, et elle voit que celles-ci se rapprochent de plus en plus du catholicisme. Elle se sent persécutée pour une foi qu’elle ne connaît pas suffisamment pour qu’elle lui apporte du réconfort, et dont ses parents ont toujours évité de parler .Le refus de ses parents de lui parler de la religion juive amène Renée à considérer les divers avantages que la religion catholique présente, en particulier pour les femmes :« Les femmes juives ne peuvent jamais devenir des saintes. Elles ne sont même pas censées toucher la Torah ou prononcer le nom de Dieu. […] Au moins ici, Dieu est plus gentil avec les femmes ! Il a fait de Marie la mère de Jésus et de la petite Thérèse de Lisieux une sainte ![…]. Je me sens déchirée. Je ne sais pas quel chemin prendre. » (Roth-Hano, )

Bien sûr, plus un enfant vivait longtemps dans une famille chrétienne et plus il adoptait ses coutumes. Certains enfants ont été tellement inspirés par le christianisme de leur famille d’accueil qu’ils ont décidé de se convertir définitivement. Ainsi, Sara Spier explique :

« Ils m’ont dit qu’ils n’auraient jamais pu faire ce travail de résistance, si dangereux, sans la foi. […] Je pense que je suis devenue chrétienne parce que, eh bien, je voulais être l’une d’entre eux! J’ai été chrétienne pendant neuf ans, je pense (1943-1952), longtemps. Calviniste. […] Je pense que cela me donnait une espèce de sentiment d’appartenance ». (Dwork, 1991 )Un prêtre polonais, le Père Romuald Jakub Weksler-Waskinel raconte qu’il a été élevé dans la religion catholique par un couple polonais. Ce n’est que douze ans après son ordination que sa mère d’adoption, malade, lui a révélé qu’il n’était pas son fils, et qu’il était juif. Sa véritable mère lui avait confié le bébé avant d’être déportée, en disant : « Vous êtes chrétienne. Vous pensez que Jésus était juif. Au nom de ce juif, sauvez cet enfant. Elevez-le dans le catholicisme. Un jour », avait-elle prédit, « il deviendra prêtre. »[3]

Malgré l’horreur des camps, la plupart  conservent leur foi en Dieu, et récitent leurs prières chaque soir. Livia Bitton-Jackson explique que la nuit avant la décimation annoncée, toutes les habitantes de sa baraque se sont mises à réciter les psaumes à voix haute.[4] Rena Kornreich Gelissen, bien que manquant cruellement de nourriture, décide avec sa sœur de jeûner pour Yom Kippur. Elle explique aussi que, lorsque, parfois, elles ont de la viande, certaines jeunes filles juives orthodoxes échangent cette viande non casher contre du pain.

 

IV La structure familialewww2 5

 

Lors des départs, les familles éclatent. Les familles cachées ensemble comme celles d’Anne Frank sont extrêmement rares. En effet, cacher une personne recherchée, même une seule, était   difficile. Il fallait un espace, de la nourriture supplémentaire, une vigilance constante et surtout de la chance. Cacher une famille entière demandait encore davantage de précautions et d’organisation. Des familles choisissaient de se séparer de leurs enfants pour multiplier les chances de survie de la lignée. Des enfants seuls étaient plus faciles à emmener dans les cachettes, les plus jeunes n’ayant pas besoin de papiers d’identité.

De nombreux parents hésitaient cependant à se séparer de leurs enfants. Pendant longtemps, du fait de l’ignorance  des camps d’extermination, les parents préféraient que leurs enfants les accompagnent dans les « camps de travail » où ils étaient supposés aller. Confier leurs enfants à de parfaits inconnus, souvent assez jeunes, relevait d’un grand courage de la part des parents. La plupart des résistants qui ont convoyé des enfants expliquent qu’ils ont pu faire ce travail parce que, justement, eux-mêmes étaient trop jeunes pour avoir des enfants (une vingtaine d’années) et qu’ils ne pouvaient donc pas comprendre l’angoisse des parents.   Piet Meerburg  explique : « Je réalise maintenant que je ne comprenais la situation qu’à moitié. […] Je pense que seuls les gens très intelligents et sages arrivaient à la conclusion qu’ils devaient se séparer de leurs enfants, car c’est tellement peu naturel de confier son enfant à un parfait étranger. […] En tant que garçon de vingt et un ans, vous ne réalisez pas. » (Dwork, 1991)

Anne Frank, le 13 janvier 1943, écrit : « Dehors, il se passe des choses affreuses. […] Les familles sont écartelées, hommes, femmes et enfants sont séparés. Des enfants qui rentrent de l’école ne trouvent plus leurs parents. […]Et nous, nous nous en tirons bien, mieux même que des millions d’autres gens, nous sommes en sécurité, nous vivons tranquilles et nous mangeons nos économies, comme on dit. Nous sommes si égoïstes que nous parlons d’ « après la guerre », que nous rêvons à de nouveaux habits et de nouvelles chaussures, alors que nous devrions mettre chaque sous de côté pour aider les autres gens après la guerre, pour sauver ce qui peut l’être. »ww2 3

Souvent, l’enfant est confié à des inconnus, parfois, il est adultifié : dans le cas des enfants cachés, ou dans la déportation, les aînés se retrouvent chargés des plus jeunes. Ainsi, Renée Roth-Hano () témoigne de cette dissociation compliquée entre le rôle de mère qu’elle doit assumer envers ses sœurs, et son besoin d’être protégée par sa mère. La visite de leur mère  durant leur séjour au couvent éveille chez Renée des sentiments contradictoires : elle est heureuse de revoir sa mère, et de lui prouver qu’elle s’est bien occupé de ses petites soeurs. Mais « Pauvre Maman : elle a maintenant l’air plus petite, plus fragile, comme si elle avait elle-même besoin d’être protégée. J’attendais une mère parfaite, et j’ai découvert un être humain… »

L’univers concentrationnaire vise à déshumaniser les prisonniers : il n’y a plus ni homme, ni femme, ni jeunes filles, ni femmes mûres; toutes les différences se sont effacées face au traitement inhumain subi. Le camp est un monde où l’enfance n’existe pas vraiment : s’ils sont laissés en vie, les enfants sont traités comme des adultes. Etre un enfant ou une femme accompagnée d’un enfant à l’arrivée à Auschwitz est synonyme de gazage immédiat. Seuls quelques enfants sont laissés en vie pour servir d’esclaves aux Nazis. Bruno Bettelheim explique que certains prisonniers ont développé des comportements infantiles, comportements qui ont été entraînés par certaines tortures subies, notamment les travaux forcés et inutiles, l’interdiction d’aller aux toilettes en dehors de certains horaires, le respect dû aux gardes et la privation de rapports sexuels. Cette impression de nouvelle naissance et de perte d’identité antérieure est renforcée par la substitution du nom par un numéro d’immatriculation tatoué sur les prisonniers.

Parfois, l’isolement des enfants cachés provoque des bouleversements encore plus complexes : Eva Schloss cachée avec sa mère, n’a de contacts avec les hommes que lors des rares occasions où la famille est réunie et où elle retrouve son frère. C’est donc avec lui qu’à treize ans, elle découvre la sexualité :«  Dans le noir, je me glissais vers son lit et me glissais à côté de lui pour un câlin. Nous nous embrassions et nous étreignions, tout à notre joie d’être de nouveau ensemble, jusqu’à ce que notre sexualité naissante et notre énergie réprimée ne nous excitent davantage. Les étreintes et les baisers devenaient de plus en plus furtivement agréables. Nous nous mettions alors à nous caresser, et nous ressentions de merveilleux élans d’amour adolescent. Nous ne faisions rien de vraiment mal, et nous avions très peur que nos parents ne découvrent ce que nous faisions, mais nous ne pouvions pas nous en empêcher. Chacun d’entre nous n’avait que l’autre à aimer ». (Schloss, 1999)

Eva Geiringer, dont la mère épousera après la guerre Otto Franck, le père de Anne explique qu’alors que son père et son frère avaient le type sémite, elle-même et sa mère pouvaient facilement passer pour des « aryennes » : « Je n’avais pas à m’inquiéter parce que j’étais née avec des yeux bleus vifs, la peau claire et les cheveux blonds, et je ressemblais donc à n’importe quelle petite Hollandaise. »[5]

Ces jeunes filles souvent tout juste pubères sont à l’âge où elles découvrent leur corps et où elles prennent conscience de l’image qu’elles donnent aux autres. Elles cherchent leurs ressemblances avec leurs parents, comme pour se rassurer de leur appartenance à leur famille. Confrontées à des visions caricaturales de juifs, elles doivent faire l’effort de  se différencier par rapport à ces visions. Elles sont amenées à vérifier non seulement leur appartenance à leur famille, mais aussi à un peuple, le peuple juif.

Certains enfants pouvaient passer pour « aryens », et vivre à visage découvert : leurs familles d’accueil les faisaient passer pour des membres de la famille ou pour des réfugiés. Cependant, certains enfants, qui avaient un physique trop typé, qui ne parlaient pas la langue et dont la présence soulevait trop de questions devaient être véritablement cachés, dans des caves, des greniers, des granges ou des poulaillers.

Le plus souvent, les enfants ne sont pas restés pendant  toute la guerre dans une même famille. En Hollande, les enfants ont changé en moyenne quatre fois de cachette, mais certains en ont changé une bonne douzaine de fois. Dans la plupart des cas, les parents n’étaient pas autorisés à savoir où se trouvaient leurs enfants.

Certains garçons étaient déguisés en petites filles, ce qui était particulièrement difficile pour eux puisqu’ils perdaient leur sexe en même temps que leur identité. De plus, ils rencontraient des problèmes de langage et de comportement.[6] Les enfants plus jeunes étaient plus faciles à héberger car ils s’adaptaient plus vite et risquaient moins de révéler leur judéité. Les parents se séparaient plus souvent des filles, surtout dans les pays de l’Est, à cause des risques et des rumeurs de viol. La plupart des enfants cachés furent bien traités par leurs familles d’accueil, mais ce ne fut pas le cas de tous. Certains durent endurer des sévices physiques ou sexuels de la part de leurs « protecteurs. » Des études réalisées en Hollande estiment que plus de 80% des enfants ont été bien traités, 15 % occasionnellement maltraités, et 5% continuellement maltraités.[7]

Les petites filles sont séparées de leurs familles au tout début de leur puberté, un moment crucial pour leur développement en tant que femmes. Durant la pré-adolescence que les jeunes filles sont confrontées à des changements multiples : des transformations biologiques liées à la puberté aux évolutions psychologiques qui accompagnent l’émergence d’une sexualité adulte. C’est également la période où elles ressentent le plus la pression de la société qui les oriente dans un modèle de représentation sexuée. De plus, dans la religion juive, l’âge de douze ans est un âge critique.  Ainsi, dans l’un des textes sacrés du judaïsme, la Mishnah[8], on peut lire : « Une fille de onze ans et un jour – ses vœux doivent être examinés [pour savoir si elle a compris l’importance de ce qu’elle a fait]. Si elle a douze ans et un jour, ses vœux sont valides ».[9] A l’âge de douze ans, les jeunes filles sont soumises à l’obligation d’observer les préceptes de la Torah. Elles sont tenues de connaître tous les commandements qu’elles doivent respecter, en particulier les lois relatives aux femmes, comme les Lois de pureté familiale, de décence dans la conduite et l’habillement.

Pour la première fois dans l’histoire, les femmes et les enfants ne sont pas épargnés par la sentence : ils sont explicitement condamnés à mort, au même titre que les hommes. En 1986, l’historien allemand Eberhard Jäckel définit l’Holocauste de manière particulièrement appropriée : « L’extermination des Juifs par les Nazis était unique car jamais auparavant un Etat, sous l’autorité responsable de son chef, n’avait décidé et annoncé qu’un groupe spécifique d’êtres humains, incluant les personnes âgées, les femmes, les enfants et les bébés, serait tué, jusqu’au dernier, et mis en oeuvre cette décision avec tous les moyens dont il disposait. »[10] D’ailleurs, les femmes sont particulièrement visées, puisqu’elles sont les génitrices de la ‘race maudite’.. Deux millions d’enfants meurent pendant l’Holocauste, environ neuf enfants juifs sur dix vivants en Europe à l’époque.

Chez certains Juifs traditionalistes, les femmes ne doivent montrer leurs cheveux qu’à leurs maris, et portent une perruque ou un chapeau afin de les cacher aux autres hommes, tant le symbole sexuel est fort. Pour Rena Kornreich Gelissen, les cheveux occupent une place importante dans son enfance : sa famille est Juive orthodoxe, et c’est Rena qui se charge de raser les cheveux de sa mère. Ce sera l’absence de cheveux qui frappera Rena le plus à son arrivée à Auschwitz, au point qu’elle croira tout d’abord être dans un asile de fous : « Je suis quelque part vers la fin de cette ligne lorsque des gens commencent à sortir de l’autre côté, sans cheveux. Me penchant vers la fille à côté de moi, je murmure, « Voilà d’autres fous. Nous devons être dans un asile de fous. » Elle acquiesce de la tête. ». (Kornreich Gelissen, 1996)La tonte est la première étape du processus de déshumanisation des prisonniers. Les jeunes filles y perdent leur maturité nouvellement acquise : elles ont vu des poils apparaître sous leurs bras et sur leurs pubis il y a peu de temps, et elles s’en voient privées, comme si elles retombaient au statut d’enfant après avoir été femmes. (Schloss, )

« On me tient par la tête et on me pousse brutalement sur une chaise. Le juron d’une tondeuse électrique se rapproche de mes oreilles et une main rude pousse ma tête en avant. « Bouge pas » On me parle durement, on me traite comme si ma peau était du papier de verre. Partant de la base de mon cou jusqu’à mon front, la tondeuse coupe et écorche ma peau, arrachant les cheveux de mon crâne. J’enfonce plus profondément mes ongles dans mon bras, et essaye d’empêcher mes larmes de couler sur mes joues désinfectées. Seules les femmes mariées se rasent le crâne. Nos traditions, nos croyances, sont bafouées et ridiculisées par leurs actes. Ils rasent nos têtes, nos bras ; même nos poils pubiens sont ôtés aussi rapidement et cruellement que les autres poils de notre corps. On nous tond comme des moutons.. ».[11]

Ces jeunes filles voient disparaître toutes les marques physiques de leur puberté et,  alors qu’elles viennent tout récemment d’acquérir le sentiment de pudeur, on les oblige à dévoiler leur univers intime. Bloeme Evers-Emden, une survivante, explique que pour elle, c’est au moment où elle a dû se dévêtir qu’elle a compris que sa vie avait changé :« Pour moi, ce fut un immense choc. J’avais dix-huit ans, j’avais reçu une éducation stricte et pudique, conforme à la mentalité de l’époque. Il va sans dire que j’étais immensément gênée. Je me souviens d’avoir eu l’impression d’une cassure en moi, à cette idée d’être là, entièrement nue devant des hommes. Puis la pensée me vint, violente, impérative, que dorénavant d’autres normes auraient cours, d’autres valeurs, qu’il me faudrait m’y adapter, qu’une vie entièrement nouvelle commençait- ou que ce serait la mort. » (Denenberg, 2005)

Rena Kornreich Gelissen ( )mentionne ses règles.A l’inconfort physique s’ajoute l’inconfort moral de la solitude : Rena se remémore sa mère lui expliquant comment se protéger avec un linge propre, et essaye de nettoyer le papier journal sur son pantalon encore plus sale, tout en se rendant compte de l’inutilité du geste. De plus, l’époque est encore particulièrement pudique, et elle n’ose même pas en parler avec sa soeur. Cependant, même si avoir leurs règles exposait les femmes à des risques de mauvais traitements du fait de leur ‘saleté’, les rares, qui les avaient encore, étaient ainsi rassurées sur leur féminité et leur fertilité.  Rena conservera ses règles longtemps, et pour elle, c’est à chaque fois un moment d’angoisse : « Une fois par mois, mes règles arrivent encore, sans prévenir. C’est quelque chose que j’appréhende et que j’attends, ne sachant jamais quand elles vont apparaître. Serai-je en train de travailler ? Serai-je dans la queue pour le rasage un dimanche, honteuse devant les hommes ? Aujourd’hui sera-t-il le jour où je ne trouverai rien pour endiguer le flot et où les SS décideront de me battre à mort pour mon impureté ? Ou le jour ou le chiffon que j’aurai pu trouver me donnera une infection ? »

Rena explique que pour elle, une des épreuves les plus dures est la séance de rasage qui a lieu toutes les trois semaines. En effet, les prisonnières sont rasées par des prisonniers hommes, et peuvent donc se retrouver nues face à leurs fils, leurs frères ou leurs amis.

« Nous sommes des jeunes femmes, vierges; notre religion ne nous permet pas de nous dénuder, même pas devant notre propre époux. Cela ne met pas notre vie en danger, mais c’est dégradant. […] Les officiers allemands se promènent de long en large, en nous regardant comme si nous étions des spécimens intéressants de leur collection d’insectes. […]

C’est tellement avilissant. Je ne peux pas le supporter. Je deviens un morceau de chair […] je contiens mes émotions jusqu’à ne plus rien voir et ne plus rien sentir. »[12]

.La reconstitution de « familles »

L’une des caractéristiques de l’internement des femmes est la formation de « familles de substitution ». Une grande majorité des survivantes décrit cette solidarité féminine, connue sous le nom de Lager Schwestern « soeurs de camp » (Gurewitsch,1998) [13] Ces familles pouvaient être formées au hasard, selon la répartition des femmes dans les baraquements, à leur arrivée dans le camp, ou intentionnellement, des femmes se choisissant mutuellement pour se soutenir, en fonction de leur langue, de leur nationalité, de leur pratique religieuse ou de leur affiliation politique.

Ces familles de substitution donnent aux femmes une raison de survivre. Selon une survivante, « Si vous n’avez pas de soeur, vous n’avez pas la pression, la responsabilité absolue d’être encore vivante à la fin de la journée. » (Leitner, 1978) Magda Somogyi, seize ans, se retrouve dans la baraque réservée aux jumeaux à Auschwitz avec sa sœur de dix-sept ans. Très vite, elles s’attribuent le rôle de parents envers les enfants plus jeunes :« J’étais la petite maman de deux jumelles appelées Evichkla et Hanka. Ma sœur était une mère pour Hanka et j’étais une mère pour Evichka…La vie était relativement meilleure puisque Evichka avait une mère et Hanka avait une mère. […] Je disais toujours, « Ne pleure pas, Evichka, je suis avec toi; tu n’es pas toute seule. » »(Dwork, 1991)

Myrna Goldenberg (2004) explique que de nombreuses rescapées des camps attribuent leur survie à leur passé de mères de famille. Les hommes ont été privés de leurs activités professionnelles par les Nazis : or, c’étaient ces activités qui permettaient aux hommes juifs de dominer leurs femmes, à la fois sur les lieux de travail, à la synagogue ou dans la vie quotidienne. Privés de ces activités, ils se sont retrouvés dans une situation plus difficile que les femmes, qui possédaient plus d’expérience et de compétence pour assurer la vie ou la survie de leur famille.

Même le rapport mère – fille s’inverse dans le camp. Alors qu’en général les parents tentent d’empêcher leurs enfants de manger n’importe quoi ou de porter des objets à la bouche, Elli essaye d’empêcher sa mère de manger des vers, qui refuse d’entendre la vérité, comme un petit enfant (Bitton Jackson, 1999).ww2 2

V L’après : un phénomène d’amnésie collective

La culture de l’après-guerre a fait taire les survivants. Pour ne pas gâcher l’euphorie de la victoire, les pays vainqueurs ont volontairement oblitéré les horreurs commises par les Nazis. Ainsi, lorsque Primo Lévi tente en 1948 de témoigner de l’horreur des camps dans Si c’est un homme, le livre ne se vend qu’à sept cent exemplaires. (Cyrulnik, 1999) On assiste à un phénomène d’amnésie collective. Ceux qui voudraient témoigner se retrouvent dans une société qui veut à tout prix effacer les atrocités commises, et qui n’accepte de se souvenir des années de guerre qu’à travers les visions positives de la résistance et de la solidarité. Même le Journal d’Anne Frank a du mal à percer, malgré les nombreuses notes d’espoir qui y figurent.

Bruno Bettelheim (1979) décrit les trois mécanismes qui sont entrés en jeu lorsque le monde a appris l’existence des camps d’extermination. D’abord, on ne pouvait envisager que cette détermination à éradiquer la race juive ait été le fait de la race humaine. Il fallait donc l’imputer à un petit groupe de pervers ou de malades mentaux.  Ensuite, on a cherché à minimiser l’importance du phénomène. Enfin, une fois que l’inadmissible a été finalement entendu et compris, il a fallu l’effacer le plus rapidement possible des esprits des populations.

Il faudra presque vingt ans pour qu’enfin, le monde soit prêt à entendre les survivants et à tenter de comprendre ce qui s’est passé. Des courants néo-nazis et nationalistes ressurgissent en Europe, faisant prendre conscience aux acteurs qu’il est temps de tirer des leçons du passé, et de faire comprendre aux jeunes générations la portée de la Shoah. De plus, les rescapés incapables, auparavant, de raconter leurs épreuves ont désormais le recul nécessaire pour témoigner de leurs expériences. Dès le début des années 1970, le sujet des camps de concentration devient un sujet  énormément traité, en particulier dans la littérature pour la jeunesse. Historiens, sociologues, juristes, psychologues, philosophes, romanciers et cinéastes ont cherché à dire l’indicible, à raconter la Shoah, et surtout à prévenir par leurs écrits un renouvellement de l’horreur. Selon l’historien Lawrence Langer (1975), l’Holocauste a donné naissance à une « littérature de l’horreur » : « La littérature de l’horreur traite d’une catégorie de réalité à laquelle l’esprit humain n’a jamais été confronté auparavant, et dont le langage du fait est tout simplement insuffisant à en décrire l’essence…Deux forces sont en jeu…dans la littérature de l’horreur : Le fait historique et la vérité imaginative. La littérature de l’horreur n’est jamais entièrement inventée : le souvenir du véritable Holocauste bouillonne éternellement dans ses profondeurs souterraines. Cependant, une telle littérature n’est jamais non plus entièrement factuelle…».

Néanmoins, de nombreux survivants considèrent que  « lorsqu’il est question de l’Holocauste, on ne doit pas jouer avec les mots ou avec la forme, on doit se contenter de raconter les choses telles qu’elles se sont passées, aussi précisément que possible. Il est rigoureusement interdit d’introduire un quelconque élément créatif extérieur au souvenir. » (Appelfeld, 2005)

Aharon Appelfeld (2005) montre que le témoignage de ceux qui étaient enfants pendant la guerre est radicalement différent de celui des adultes. En effet, « si l’adulte survivant pouvait évoquer ce qu’avait été la vie avant guerre, pour ces enfants l’Holocauste était le présent, leur enfance, leur jeunesse. […] Les enfants, eux, n’avaient pas de vie passée ou bien elle avait été effacée. » C’est pourquoi les adultes ont longtemps dédaigné leurs récits, qui leurs apparaissaient partiels, imprécis, trop « sentimentaux ».

Pour Appelfeld (2005) cette différence vient de ce que : « Lorsque ceux qui étaient adultes pendant la guerre ont raconté leur histoire, ils ont mis l’accent sur la chronique : les noms, les lieux, les dates. Leurs sensations, leurs sentiments étaient formulés en termes très généraux, sans aucune introspection. Mais pour les enfants qui avaient survécu, la guerre représentait toute leur vie. Ils étaient incapables de parler de l’Holocauste en termes historiques, théologiques ou moraux ; ils ne pouvaient parler que des peurs, de la faim, des couleurs, des caves, des gens qui étaient gentils avec eux ou de ceux qui les maltraitaient. C’est dans cet horizon limité que réside la puissance de leur témoignage. » (Appelfeld, 2005)

Les enfants séparés de leurs familles pendant la guerre, cachés par les étrangers ont, en général, gardé l’espoir de retrouver leurs familles dispersées. Incapables d’envisager la vie d’après-guerre, la plupart d’entre eux envisagent pourtant la reprise d’une vie normale, de la vie d’avant, avec la sécurité et les certitudes que leur apportaient leurs foyers, ce dont ils avaient été privés durant les années passées à se cacher.  Lorsque des enfants ont survécu à des années passées dans une cachette sans nouvelles de leurs parents, leur premier réflexe est de retourner dans leur ancien « chez eux », souvent persuadés que leurs parents vont y être et qu’ils les attendent, même quand ils les ont vus arrêtés de leurs propres yeux. (Dwork, 1991)

Après la libération, les survivants, et en particulier les enfants, tentent de reprendre leur place dans un monde qu’ils ont quitté pendant trois, quatre, voire même parfois cinq ans.  Pour ceux qui retrouvent leurs parents ou au moins un père ou une mère, le retour à la vie normale est souvent plus aisé. Cependant, ni l’enfant ni le parent ne sont restés les mêmes. Des enfants qui ont gardé le souvenir de parents jeunes, dynamiques, souriants retrouvent des survivants des camps de concentration, des squelettes vivants, avec des souvenirs insupportables. Ainsi, Simone, une jeune juive, raconte : « Peu à peu, mon père se met à raconter : Paris, Vel d’Hiv, Drancy, le train, le convoi, la chambre à gaz, les fours crématoires, la fumée âcre…

A partir de ce jour, après cette descente aux enfers, j’ai tout fait pour ne plus l’écouter. Pourtant, il avait besoin de parler. Mais ciel ! Je ne pouvais devenir sa mère, moi qui en manquais…Arrête, mon père, je veux vivre, je ne veux rien avoir à faire avec ça. » (Guéno, 2002)

La communication dans les familles est difficile : les enfants n’ont pas de mots pour raconter ce qu’ils ont vécu en cachette. Parfois, les traumatismes vécus par les survivants sont tellement importants que les familles réunies se déchirent à nouveau. De plus, rien n’a été prévu pour le retour des survivants : de nouvelles familles se sont installées dans les appartements occupés par les familles juives avant leur déportation, et elles refusent souvent de partir.  Les objets de valeur qui ont été laissés à la garde de voisins complaisants ont mystérieusement été volés ou bien encore ceux qui étaient supposés prendre soin des meubles, de l’argenterie ou des habits ne se souviennent de rien.

Les survivants se retrouvent sans ressources. Les enfants orphelins ont parfois la chance d’être adoptés par les familles qui les ont accueillis pendant les années de guerre. D’autres se retrouvent pris en charge par des associations. D’autres encore, ceux qui ont une quinzaine d’années, se voient forcés de trouver du travail, sans avoir la possibilité de reprendre leurs études. Les plus jeunes, pour qui l’école est encore obligatoire, ont des difficultés à se réinsérer dans le milieu scolaire.

Les adolescentes qui reviennent des camps de concentration ont en général entre quinze et vingt ans. Comme les enfants cachés, elles reviennent dans un monde où elles n’ont plus de repères. Elles ont subi des traumatismes indélébiles, elles ont côtoyé la mort, elles ont été privées de leur statut de jeunes filles pour devenir des numéros, empêchées de grandir dans leur corps de femmes. Leurs expériences sont certes plus atroces que celles des enfants cachés, mais toutes sont des survivantes, confrontées à une Europe qui veut oublier la guerre, oublier l’Holocauste. Aucune structure n’est prévue pour aider psychologiquement les victimes.  Ce n’est qu’en 1991 qu’a été créée l’Association Internationale des Enfants Cachés pendant la Guerre. Au milieu des années 1990, des réseaux de recueils de témoignages se constituent – souvent à l’instigation d’historiens, de psychanalystes et de psychologues essentiellement nord-américains.(Zadje, 2005)www2 4

Zadje (2005), explique : « Le retour des internés fut un nouveau traumatisme. L’accueil qui leur fut réservé ne sut répondre à leurs besoins vitaux : celui de les réintroduire dans le monde ‘normal’. Ils n’étaient plus les mêmes ; tout en eux avait été modifié : leurs corps, leur appareil digestif, leur système hormonal, leur rythme de sommeil, leur activité onirique, leur perception, leurs réflexes, leurs langues, leurs convictions, leurs pensées, etc. En revenant dans la société des humains […] ils ont reçu deux types d’accueil : ils furent traités soit en complets étrangers, soit en familiers inchangés. Dans les deux cas, il s’agissait d’une réaction totalement inadaptée, et les survivants ont tous souffert de ne jamais être totalement ‘revenus’. »

Cette incompréhension du reste du monde, ainsi que le besoin de fuir le lieu de l’Holocauste, ont provoqué chez de nombreux survivants l’envie de quitter l’Europe, et de s’installer aux Etats-Unis ou encore en Israël, parfois immédiatement après la guerre, parfois dans les années 1950.

Selon Nathalie Zadje (2005), les survivants de la Shoah se posent de nombreuses questions, mais surtout trois questions essentielles : Pourquoi cela est-il arrivé ? Comment ai-je survécu ? Pourquoi moi ? Les enfants résilients, ceux qui sont parvenus à se construire en tant qu’adultes équilibrés, ont dû surmonter un fort sentiment de culpabilité. En effet, ils se demandent pourquoi eux sont encore en vie alors que le reste de leur famille a disparu. Parfois, ils se sentent responsables d’événements totalement indépendants de leur volonté, comme l’arrestation de leurs parents ou la mort d’un proche dans un camp.

Boris Cyrulnik (1999) analyse le comportement des survivants de l’Holocauste. Se fondant sur une enquête effectuée en Israël en 1994, il constate qu’il y avait à l’époque en Israël deux cent mille personnes âgées de près de soixante-cinq ans survivantes de l’Holocauste : vingt-huit pour cent ont survécu aux camps, cinquante-huit pour cent ont été cachés et presque dix pour cent ont été des résistants armés malgré leur très jeune âge. Il se trouve qu’après la guerre, tous ces enfants ont été dépressifs pendant plusieurs années, sauf les enfants résistants armés.

Yoram Mouchenik (2006), travaillant avec un groupe d’anciens enfants cachés, cite le témoignage d’un des participants expliquant que le fait d’avoir des parents déportés dans le même convoi, donc morts ensemble, lui permet de considérer les membres du groupe comme une fratrie, de se reconstituer une famille et d’obtenir un étayage.


BIBLIOGRAPHIE

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Bettelheim, B., Surviving and other essays, New York, Vintage Books, 1980, (1952).

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Bitton Jackson Livia (1999), I Have Lived a Thousand Years, Londres, Simon & Schuster.

Langer L., (1975), The Holocaust and the Literary Imagination, New Haven, YaleUniversity Press.

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Dwork D. (1991), Children with a Star : Jewish Youth in Nazi Europa, New Haven, YaleUniversity Press, 1991, p

Goldenberg Myrna, Testimony, Narrative and Nightmare : The Experiences of Jewish Women in the Holocaust, www3.sympatico.ca/mighty1/essays/golden.htm , 20/04/2004.

Gurewitsch B. ed.,(1998). Mothers, Sisters, Resisters: Oral Histories of Women who Survived the Holocaust, London, University of Alabama Press.

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LeitnerI., (1978), Fragments of Isabella : A Memoir of Auschwitz, New York, Laurel, 1978.

Roth-Hano R., (1989).Touch Wood – A Girlhood in Occupied France, Puffin Books, New York, Londres.

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Ce n’est qu’un nom sur une liste, mais c’est mon cimetière : Traumas, deuils et transmission chez les enfants juifs cachés en France pendant l’Occupation / Yoram Mouchenik. Préfaces de Boris Cyrulnik et de Marie Rose Moro

Zadje N., (2005), Guérir de la Shoah, Paris, Odile Jacob.

 

ANNEXES

Témoignant bien des années plus tard de leur expérience, les femmes citées reconstruisent avec une certaine subjectivité l’Histoire à travers le récit de leur histoire personnelle. Une grande majorité de ces auteurs sont nés en Europe entre 1925 et 1935, ils ont subi la guerre et se sont installés ensuite aux Etats-Unis. C’est par exemple le cas de Livia Bitton-Jackson, née en 1931 en Hongrie, qui émigre aux Etats-Unis en 1951, d’Ilse Koehn, née en 1929 en Allemagne qui  émigre aux Etats-Unis  en 1958, de Marion Blumenthal, née en Allemagne en 1935, qui émigre en 1948 aux USA et de  Renée Roth-Hano, née à Mulhouse en 1931, qui émigre aux Etats-Unis.

Quelques-unes de ces femmes ont pu quitter leur pays avant que celui-ci ne soit occupé par les nazis, comme Olga Levy Drucker, née en 1927 à Stuttgart, qui a bénéficié du Kindertransport puis a quitté l’Europe pour l’Amérique,  Irene Watts, née à Berlin en 1931 ou Edith Baer, née dans les années 1930 en Allemagne, qui  part pour les Etats-Unis en 1940. Judith Kerr, née à Berlin en 1923, a quitté l’Allemagne avant la guerre pour la France, puis l’Angleterre.

 

Olga Levy Drucker explique dans la postface de son livre :

« Quand nos trois enfants ont eu l’âge de poser des questions, j’ai commencé à explorer mon héritage juif. Depuis, je continue cette exploration. En juin 1991, à l’âge de soixante-trois ans, j’ai célébré ma propre Bat Mitzvah. »[14]

Lors de ses années en Angleterre, elle a vécu dans plusieurs familles. Lorsqu’elle repense à son enfance, elle remarque : « Je pense aux millions de réfugiés dans le monde encore aujourd’hui- de trop nombreux enfants. Je sais combien ils doivent se sentir perdus et effrayés. Je suis passée par là. Je sais qu’ils ont encore plus besoin d’amour et de compréhension que d’abris et de nourriture. Quand je repense à mon enfance, je comprends que ces deux éléments, l’amour et la compréhension, sont les plus durs à donner à un enfant qui n’est pas le vôtre. ». (Levy Drucker, 1992).Elle rédige Kindertransport pendant la guerre du Golfe.

 

Rena Kornreich Gelissen est née à Tylicz, en Pologne en 1920, dans une famille juive orthodoxe de quatre enfants. Sa famille fuit en Slovaquie, mais Rena sera déportée en 1942 avec sa jeune sœur. Son histoire est unique, car elle a fait partie du premier convoi de femmes juives vers Auschwitz, et elle y est restée pendant trois ans et 41 jours. A la Libération, elle et sa sœur seront envoyées en Hollande. Elle rencontre son futur mari en travaillant pour la Croix-Rouge, et l’épouse en juillet 1947. Le couple émigre aux Etats-Unis en 1954, ils ont eu quatre enfants.

Judith Kerr est ravie de voir que son oeuvre a contribué à l’évolution de son pays d’origine, mais souligne que « [son] seul but était d’écrire sur [sa] famille, parce qu’elle était et sera toujours l’élément le plus important de [sa] vie. »[15]

Renée Roth-Hano explique :

« J’ai trouvé que le journal intime était le meilleur moyen de décrire ces temps-là et la terreur montante que nous ressentions. J’ai essayé de garder les dates du journal aussi près que possible des événements tels qu’ils ont eu lieu.

De nombreuses années se sont écoulées depuis mon enfance dans la France occupée, amenant des manques et des erreurs inévitables. Cependant, l’essence de mes souvenirs et de mes sentiments a été capturée avec ses moments tragiques, cruels et tendres.[16]

Eva Schloss a été poussée par des amis et par son mari à raconter son expérience de l’Holocauste. Ce n’est qu’à la fin des années 1980 qu’elle arrive à faire face à ses souvenirs et décide de témoigner. Elle explique dans la préface de son livre qu’ « en dépit de ce qui m’est arrivé pendant la guerre, je ne ressent aucune amertume ou haine, mais d’un autre côté, je ne crois pas en la bonté de l’homme. »[17] Elle se pose de nombreuses questions :

Pourquoi ai-je été sauvée, et pas des millions d’autres, dont mon père et mon frère ? Le monde a-t-il fait des progrès après le déroulement de cette extermination massive ? Ne faut-il pas dire et redire cette histoire et la considérer sous tous les angles ? Combien de temps reste-t-il à la poignée de survivants avant que leurs souvenirs inimaginables, qu’ils sont seuls capables de faire revivre, soient oubliés ? N’est-il pas de mon devoir, et de celui des autres survivants, d’essayer d’empêcher que la mort de millions de victimes ait été vaine ?[18]


[1] Dwork Deborah, Children with a Star : Jewish Youth in Nazi Europa, New Haven, YaleUniversity Press, 1991, p

[4]

[5] Schloss Eva, Kent Evelyn Julia, op.cit, p 36.

[6] Richard Rozen, six ans pendant la guerre, http://history1900s.about.com/library/holocaust/aa021598.htm, 10/09/2004.

[7] United States Holocaust Memorial Museum, http://ushmm.org, 28/10/2004.

[8] “La Mishnah (« répétition ») fait partie du Talmud, l’ouvrage le plus important du judaïsme. Il s’agit d’un recueil de lois concernant tous les domaines de la vie juive : agriculture, vie familiale, droit civil ou pénal, vie religieuse…

[9] Mishnah Niddah 5:6 sur http://www.jafi.org.il

[11] Kornreich Gelissen Rena, op.cit, p 63.

[12] Kornreich Gelissen Rena, op.cit, p 138.

[15] Byrne Beverley, op.cit.

[16] Roth-Hano Renée, Touch Wood – A Girlhood in Occupied France, Puffin Books, New York, Londres, 1989, Préface.

[17] Schloss Eva, Eva’s Story, Edgeware, Castle Kent, 1999, (1992), p 10.

[18] Schloss Eva, Eva’s Story, Edgeware, Castle Kent, 1999, (1992), p 11.

Les amis de l’enfant « surdoué » …plus jeunes ou plus âgés ?

Selon Gross (2002), on considère en général qu’il est bénéfique pour l’enfant d’avoir des amis, pour son estime de soi, son indépendance, et sa socialisation. Les enseignants ont tendance à penser qu’il s’agit d’un processus naturel, et qu’un enfant sans amis est « coupable » d’être différent. Or, les recherches montrent que le manque d’amis ne vient pas tant de l’individu mais des différences entre celui-ci et le milieu dans lequel il interagit : « la solitude ne vient pas du fait d’être isolé, mais de l’incapacité à communiquer aux autres ce qui vous semble important, ou d’opinions que les autres considèrent comme irrecevables…si quelqu’un sait plus de choses que les autres, il devient solitaire ». (Jung, cité par Gross, 2002)

L’étude de Gross (2002) montre que la recherche d’amis durant l’enfance évolue en 5 phases : un partenaire de jeu, quelqu’un avec qui parler, quelqu’un qui aide ou qui encourage, quelqu’un avec qui on partage – intimité et empathie, et enfin ce qu’elle appelle « l’abri sûr »[1] – confiance, fidélité et acceptation inconditionnelle. D’autres études montrent que pour les enfants tout-venant, entre 4 et 7 ans, l’enfant un partenaire de jeu pour partager des jouets et des activités, et quelqu’un qui peut les aider à se défendre. Les enfants plus âgés – 10 ans et plus – recherchent des partenaires avec des centres d’intérêt communs, avec lesquels ils peuvent échanger des pensées et des sentiments intimes et qu’ils peuvent respecter et aimer. Plus les enfants grandissent, et plus ils introduisent la notion de réciprocité, d’interdépendance et de durée dans leurs amitiés (Selman, 1981). Cependant, ces différents stades sont corrélés à l’âge mental, étant atteints plus tôt par les enfants HP, la différence étant surtout marquée en maternelle et en primaire. Cette différence entre enfants HP et enfants tout venants est également plus marquée pour les QI très élevés (plus de 160) et pour les filles. (Gross, 1993)

Si l’enfant HP ne trouve pas de partenaire de communication à son niveau, il aura tendance à s’isoler ou à être considéré comme anti-social, et donc à perdre les bénéfices de l’interaction avec ses pairs. Il sera donc incapable de traduire dans son comportement les théories comprises et acquises de la socialisation (Roedell, Jackson & Robinson, 1980)

Cependant, considérer que l’enfant HP ne peut être à l’aise que avec des camarades de jeu plus âgés serait ignorer la dyssynchronie caractéristique de ces enfants. Ainsi, leurs âges intellectuels, sociaux, émotionnels, physiques et chronologiques sont différents, et par exemple, un manque de maturité émotionnel peut être un obstacle à l’amitié avec un pair plus âgé, ou un manque d’intérêts communs.

Kline et Short (1991) trouvent que la confiance en soi et l’auto-perception des capacités des filles HP chutent graduellement du primaire au lycée. Ils montrent qu’en 4ème, les adolescentes HP sont moins confiantes en elles-mêmes et moins populaires que les adolescentes tout-venant. Callahan, Cunnigham et Plucker (1994) montrent que les filles, davantage en recherche de conformité avec leurs pairs, ont tendance à cacher leurs capacités. De nombreuses recherches confirment que les filles pensent qu’être HP est un inconvénient sur le plan social, à cause de réactions négatives de leurs pairs. (Reis, 2002) Notamment, les collégiennes HP sont perçues par leurs pairs comme tristes ou de mauvaise humeur, et ont plus de problèmes psychosomatiques que les garçons HP. (Luftig, 1990)

Selon la plupart des études anglo-saxonnes (Cross & Coleman, 1993), une majorité des adolescents à haut potentiel considère leur intelligence comme un avantage pour la réussite dans leurs études, mais voit également ce potentiel comme un handicap dans leur interaction avec leurs pairs. Coleman et Cross définissent le SGP (Stigma of Gifted Paradigm/ Le paradigme du stigmate du haut potentiel). Selon ce paradigme, les adolescents à haut potentiel considèrent que ce potentiel est vu par leurs pairs comme un facteur différentiel, et donc peut devenir dans certaines circonstances un facteur de stress qui complique leurs relations sociales.

Ces adolescents  vont donc développer des stratégies pour agir sur ce facteur de stress, par exemple en choisissant de ne pas montrer leur haut potentiel. Cette stratégie est particulièrement utilisée par les pré-adolescentes HP, chez qui le désir d’être populaire prend souvent le pas sur la volonté de réussir académiquement, elles parviennent plus facilement à se faire accepter. (Silverman, 1993).selfesteem

Les filles à haut potentiel se heurtent encore plus que les garçons aux stéréotypes sociaux. Ainsi, la jeune fille HP, quand elle est critiquée pour ses trop grandes sensibilité, introversion, intensité, ambition ou même aisance verbale, aura souvent honte d’elle-même et tendance à cacher ses capacités. (Noble, 1995) .Etant souvent plus douées pour traiter les informations émotionnelles de leurs pairs (Kerr, 1997), elles vont, pour pallier le risque d’être ostracisées, avoir tendance à ne pas faire preuve de capacités de leadership – admirées chez les garçons HP mais critiquées chez les filles – et à se fondre dans la masse pour être populaire. Pour être acceptées, elles vont plutôt aider leurs pairs que tenter d’assimiler de nouveaux savoirs. (Silvermann, 1993).


[1] Ecclésiaste, 6 :14

dans la hotte de la mère Noël …

Début décembre …vous avez déjà acheté les calendriers de Noël…il y a un mois environ – je dis bien « les », même si vous n’avez qu’un seul enfant, car il a fallu acheter le calendrier qui a « les trop bons chocolats K… », mais aussi le calendrier Playmobil© ou Hello Kitty©

pour les jouets – rien à voir avec les petits bidules en plastiques qu’on accumulait dans le temps, mais qui au final ne servaient à rien. Vous avez aussi cédé aux supplications de votre fille qui a vu le calendrier PetShops© et qui n’aurait pas supporté de ne pas ajouter ces quelques exemplaires aux quelques 130 chiens, chats et oiseaux miniatures qui trônent fièrement sur son bureau. Tant qu’à faire, vous avez ajouté à votre panier  le calendrier pour votre chien et/ou votre chat…si, si, ça existe ! Vous-même avez craqué sur le très beau calendrier en bois avec de petits tiroirs, avec la vague idée qu’il pourra resservir l’an prochain. Et comme ça fait plus d’un mois qu’ils sont en magasin, vos enfants ont déjà eu un « calendrier de novembre », donc il vous faut maintenant des calendriers de l’Avent pour attendre Noël. D’ailleurs, hier au goûter, vos enfants ont mangé une galette des Rois …peut-être que vous leur mettrez des œufs de Pâques sous le sapin ?

D’ailleurs, cette année, il y aura peut-être beaucoup moins de paquets sous ce fameux sapin – parce vos pré-ados ont déjà fait leurs liste de Noël, et vous allez devoir changer vos habitudes. Votre fille de 13 ans veut un sac de marque, des chaussures Repetto©, et un Blackberry©. Si vous avez un garçon, le Blackberry©  ou l’Iphone©  restent les bienvenus, mais des vêtements ne seraient pas mal non plus …même si en fin de compte, le refrain reste souvent le même « t’as qu’à me donner de l’argent, c’est plus pratique ». Attention si vous donnez votre numéro de carte bancaire pour que votre ado télécharge légalement musique ou vidéos – restez à proximité pour jeter un coup d’œil à la somme finale : ce n’est que Noël !

Si vos enfant sont encore à l’école, avec un peu de chance vous pouvez vous diriger vers le magasin de jouets. Direction le rayon des poupées. Confiante, vous pensez qu’au moins, une poupée, vous n’allez pas avoir de mal à la choisir. Détrompez-vous ! Déjà, vous allez avoir du mal à trouver « une poupée » – vous trouverez la poupée vendue avec son parfum – votre petite fille de 4 ans aura donc son flacon dans le coffret, la poupée qui fait pipi et plus, la poupée vendue avec un petit livre qui raconte ses aventures avec sa famille et ses amies – probablement pour les enfants qui manqueraient d’imagination !  Sans oublier …la poupée à allaiter !

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Si vous allez dans les poupées mannequin, vous aurez un choix crucial à faire entre deux stéréotypes : d’un côté, vous avez les Barbie© « mode », les « fashionistas » et  les « glamour », accompagnées de leurs nouveaux compagnons. Pour celles qui auraient quelques souvenirs d’enfance, apprenez que Barbie et Ken se sont séparés il y a une dizaine d’années, et qu’on peut suivre leurs aventures sur les réseaux sociaux. De l’autre, les Barbie plus classiques : les ballerines, les princesses, les puéricultrices, les infirmières, les vahinées, les hôtesses de l’air…Les deux types de poupées ont toujours des morphologies tout aussi improbables que les ailes ou les pouvoir magiques de leurs compagnes de rayon les Winx©. De nouvelles arrivantes volent cependant un peu la vedette aux poupées traditionnelles : les poupées gothiques, tatouées, piercées, accompagnées de leurs animaux favoris – chauves-souris ou piranhas, par exemple, et de leurs accessoires : qui veut un cercueil miniature ou un tatouage tête de mort ? jouets sexués enfants 012novembre2012 009

Un peu étonnée, vous vous tournez vers les peluches. Là, c’est la technologie qui a envahi le rayon : les chats miaulent – c’est tellement réaliste que dans un village anglais, des habitants sont allés jusqu’à faire appel aux pompiers pour récupérer le pauvre petit chat coincé dans une poubelle de recyclage. Douze heures plus tard, le container transporté vingt kilomètres plus loin pour être ouvert par des spécialistes, on a récupéré…je vous le donne en mille, une petite peluche blanche ! Au moins, le jouet et les piles auront réussi le crash test, donc cette peluche est à conseiller pour les enfants un peu destructeurs …Les chiens aboient et agitent la queue, et la baguette de la fée a transformé la princesse en hamster punk qui roule dans son carrosse magique.

Certains préféreront des jouets « à valeur éducative » : vous trouverez des ordinateurs pour les moins de deux ans, qui leur apprendront à lire, à écrire, à compter, à parler anglais – et ces ordinateurs restent légèrement moins chers que les tablettes tactiles ; dont les fabricants rivalisent d’imagination pour proposer à vos bébés des applications leur permettant de s’en servir comme piano ou comme planche à dessin.

Vos enfants sont peut-être des passionnés de cuisine, de chimie ou d’archéologie – vous trouverez leur bonheur dans les multiples kits de fabrication de bonbons ou de chocolats, dans les orgues à parfums, dans les boîtes de cuisine moléculaire, ou dans les fossiles à déterrer dans des blocs d’argile. Personnellement, je préfère offrir un kit pour fabriquer des bijoux ou des pizzas en pâte à modeler plutôt qu’un mini-aspirateur ou une réplique de ma machine à café – même avec les dosettes et tout l’attirail. Les «  presque vrais » semblants me plaisent plus que les faux-semblants.novembre2012 012novembre2012 004

J’ai découvert aussi qu’il fallait maintenant une boîte de jeu pour jouer à …Un, deux, trois, Soleil ! Je pense me mettre de ce pas à la construction du jeu de société pour jouer à chat, puis pour jouer à la marelle !

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Un dernier conseil : offrez à vos enfants ce qu’ils veulent – dans la limite du raisonnable bien sûr  – même si ce n’est pas forcément votre tasse de thé. Après tout, vous, le pullover verdâtre qui gratte ou le mixer-blender-shaker- mille fonctions inutiles, ça ne vous a pas fait plaisir, si ? Par contre, le petit bracelet que vous aviez vu dans un magazine dont vous avez soigneusement corné la page et laissé traîner sur le canapé …


c’est bientôt Noël (1ère partie): rose ou bleu ?

Le marketing a beaucoup œuvré à renforcer les stéréotypes de genre ! Après tout, au Moyen-¨Age, le bleu, couleur mariale, était plutôt porté par les femmes, et le rouge, couleur de la guerre et de la force, par les hommes. A partir du XVIème siècle, en partie sous l’influence réformée, le rouge disparaît des habits de l’homme, au profit du plus discret bleu, et rejoins la garde-robe féminine, par exemple pour la robe de mariée jusqu’au XIXème siècle. De là, on obtiendrait une layette bleue pour les garçons et rose pour les filles, pour égayer le blanc original. (Pastoureau, 2004)

Le rose et le bleu, ça ne pose pas tant de problèmes. Beaucoup de petites filles aiment le rose. Mais quelque fois, ça va trop loin, comme quand on trouve dans les rayons des soutiens-gorge pour les petites filles de 2/3 ans.

La plupart des études montrent que les parents offrent des jouets différents à leurs filles ou leurs fils. Une étude (Idle et al, 1993) montre que le comportement d’achat des parents est différent en présence de l’enfant : si l’enfant joue activement avec un jouet qui a priori n’est pas « pour lui », les parents ont une réaction moins stéréotypée. D’autres études montrent que les parents ont davantage tendance à décourager un garçon qui voudrait s’adonner à des activités de fille plutôt qu’une fille qui voudrait pratiquer des activités de garçon. Sandnabba et Ahlberg (1999) suggèrent qu’une peur sous-jacente de l’homosexualité pourrait être à l’origine de ce comportement.

Les pères plus que les mères ont tendance à encourager les activités stéréosexuées chez leurs enfants. (Bussey et Bandura, 1999).

Plusieurs études montrent que vers 18 mois, lorsqu’on propose des jouets « sexués » à des enfants, ceux-ci se dirigent préférentiellement vers ceux de leur genre, et il en est de même lorsqu’on leur montre des images de poupées ou de voitures, par exemple. Cependant, vers l’âge de deux ans, les enfants peuvent aussi s’attribuer des jouets « neutres » ou du sexe opposé. (Rouyer, 2007).

Dès 3 ans, les enfants sont conscients du comportement différentiel des adultes en fonction du sexe de l’enfant. Les enfants sont capables de prédire que les adultes vont plutôt choisir un jouet féminin pour une petite fille et un jouet masculin pour un petit garçon. Cette conscience que les adultes se comportent différemment envers des enfants des deux sexes augmente nettement entre 3 et 5 ans.(Dafflon Novelle, 2002)

L’industrie du jouet et ses distributeurs sont peut-être actuellement ceux qui affichent le plus les stéréotypes de genre, par les couleurs utilisées dans les jouets eux-mêmes et dans les emballages. On remarque d’ailleurs que si le rose dans toutes ses tonalités prédomine pour les jouets « de fille », le rouge et le noir semblent prendre le pas sur le bleu pour les garçons.

Certains magasins essaient d’ailleurs de briser les stéréotypes, comme le fameux magasin de jouets Hamleys à Londres qui en novembre 2011 à la suite d’une campagne féministe lancée par une bloggeuse – ou comme le disent les responsables du magasin, « à cause d’une demande de la clientèle pour une signalétique plus claire », avait bouleversé son organisation traditionnelle d’un étage « filles » signalé en rose et un étage « garçons » en bleu pour une organisation plus « égalitaire » en rouge et blanc….ceci dit, cette non-ségrégation a dû en perturber plus d’un, car celà a de nouveau changé !

Dans les livres d’images destinés aux enfants pré-lecteurs et aux enfants de moins de 6 ans, les personnages masculins restent majoritaires, qu’il s’agisse de personnages animaux anthropomorphiques ou de personnages humains – pour les enfants de 0 à 3 ans, le ratio est de 10 héros pour 1 héroïne. Les personnages restent de plus majoritairement stéréotypés, les femmes étant plutôt représentées à l’intérieur, avec des attributs féminins typiques – long cils ou lèvres bien rouges par exemple, portant des vêtements propices aux rôles domestiques comme le tablier, alors que les hommes sont plutôt à l’extérieur, avec des tenues professionnelles. Les animaux, très présents dans les histoires pour enfants d’âge pré-scolaire, sont également très « sexués » – les animaux puissants comme le loup ou l’ours sont masculins, les souris et les abeilles sont féminins…De plus,  DeLoache et al. (1987)  ont montré que les mères à qui on demande de raconter une histoire à leur enfant sur la base d’illustrations mettant en scène des animaux asexués les transforment en personnages sexués sur la base des stéréotypes issus des activités exercées ou des postures adoptées par ces animaux. La plupart des personnages deviennent ainsi de sexe masculin, seuls les personnages présentés de manière évidente dans un rôle maternant étant métamorphosés en personnages de sexe féminin. (Dafflon Novelle, 2002)

De plus en plus, on constate l’apparition de livres et d’albums qui se battent contre les stéréotypes, comme par exemple Marre du rose,un album de Nathalie Hense et Ilya Green (Albin Michel Jeunesse)  racontant la vie d’une petite fille qui aime s’habiller en noir, et qu’on qualifie de « garçon manqué ».

Quelques extraits : « Maman dit que je suis un garçon manqué. Ça veut dire que je suis comme un garçon, mais pas un garçon quand même.[…] L’autre jour, j’ai vu Auguste qui jouait avec des poupées, il leur cousait des habits. C’était des poupées-garçons, mais coudre, ma mère m’a dit que c’est un truc de fille. J’ai joué avec lui, et du coin de l’œil, je l’ai bien observé. Je n’ai pas trouvé que c’était une fille manquée, une sorte de moi à l’envers. C’était un vrai garçon. Je sais très bien que je suis une fille, moi. Il y a des choses qui ne trompent pas : j’ai une zézette, les cheveux longs, avec des barrettes et des pierres qui brillent. Les pierres, c’est ce que je préfère…et les fossiles, et les dinosaures…[…] Alors à la maison, j’ai demandé pourquoi les filles ne peuvent pas aimer les choses de garçons, et les garçons des choses de filles. On m’a répondu c’est comme ça. Les réponses en l’air, c’est pas des réponses. Parce que moi, je trouve que je suis une fille réussie, même si je n’aime pas le rose. Ça m’est égal…On n’est pas obligé.»

Illustration Marre du rose 

 

Après avoir tenté l’expérience en Moyenne Section de Maternelle, le pouvoir de l’histoire n’est pas concluant – parmi cinq enfants, c’est un garçon qui m’a demandé de relire trois fois le livre, et une fille qui m’a dit « c’est pas une vraie fille, moi j’aime les robes de princesses ».

L’imaginaire enfantin, et surtout celui des filles  reste avant tout fait de contes de fées traditionnels, et d’héroïnes de Disney, donc de jolies princesses et de princes charmants. Et c’est ainsi qu’on obtient de jolies paroles d’enfant …

Parole d’enfant

En robe de chambre longue, Audeline (20 mois)  soulève les deux côtés et danse « comme Cendrillon ». Elle perd une pantoufle, et à Maman qui lui demande qui est le Prince Charmant, répond « Papa ! »

Les enfants à haut potentiel: trop sensibles pour être heureux ? (partie 1)

Les premières épreuves mesurant « l’intelligence » remontent au début du 20ème siècle, avec les tests de Binet en France et de Wechsler aux Etats-Unis, mais depuis, les conceptions de l’intelligence ont évolué, d’une approche globale vers des modèles pluridimensionnels, comme ceux de Sternberg, de Renzulli ou de Gardner.

On considère qu’il y a en France environ 2,3 % d’enfants à Haut Potentiel, la terminologie choisie pour insister sur la notion de capacités présentes chez ces enfants, capacités à développer. Ce pourcentage correspond à des enfants identifiés par un QIT supérieur à 130 obtenu au WISC IV, ce qui est déjà un parti pris. Si on considère un seuil de 145, on obtient seulement 1% d’enfants. D’autre part, le WISC-IV est peu sensible pour les enfants très jeunes, pour les très hauts potentiels, pour les enfants non francophones et pour les enfants présentant des difficultés d’apprentissage. A l’école primaire, les enfants HP sont plutôt bien acceptés par leurs pairs, voire même très populaires. Les problèmes commencent davantage au collège, même si plusieurs études montrent que les adolescents modérément à haut potentiel sont bien acceptés par leurs pairs, populaires et  plutôt extravertis (Dauber & Benbow, 1990)

Gardner (1997) distingue huit domaines d’expression de l’intelligence allant des intelligences verbo-linguistique et logico-mathématique à l’intelligence naturaliste. Il distingue également l’intelligence interpersonnelle « capacité centrale à repérer ce qui distingue les individus […] cette capacité permet à un adulte compétent de déceler les projets et les désirs de l’autre, même s’ils sont dissimulés » et l’intelligence intrapersonnelle, « connaissance introspective de soi : le sentiment d’être vivant, l’expérience de ses émotions, la capacité à les différencier puis à les nommer, à en tirer des ressources pour comprendre et orienter son comportement », deux domaines particulièrement importants pour le cadre de notre étude.

Selon Zenasni et Mouchiroud (2006), les enfants à haut potentiel présenteraient une intelligence émotionnelle significativement plus importante que les enfants tout venant, et que l’intelligence émotionnelle et l’intelligence verbale contribueraient ensemble mais distinctement à « une meilleure planification des buts personnels. » Cependant, les études sont trop limitées jusqu’à présent pour pouvoir généraliser ces données.

Zenasni et Mouchiroud font également état de traits de personnalité présents chez les enfants à haut potentiel, notamment une grande intensité affective définie comme « la tendance des individus à vivre ou ressentir intensément les différentes expériences émotionnelles ». Celle-ci serait liée à une hypersensibilité exacerbée par rapport à celle des enfants tout-venant chez qui elle est déjà présente. Cette hyper-sensibilité n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, favorable à la socialisation de ces enfants : nmême si l’enfant fait preuve d’une grande compréhension du domaine social, il peut être considéré par ses enseignants comme présentant des troubles de comportement social et étant mal accepté par ses pairs. Ainsi, Mendaglio (1995) présente cette hyper-sensitivité comme incluant quatre concepts – la conscience de soi, la prise de distance, l’expérience émotionnelle et l’empathie – insiste sur le fait que cette hyper-sensitivité ne s’exprime pas forcément envers les autres, ce qui explique donc dans une certaine mesure les troubles de socialisation des enfants HP. Edmunds & Edmunds (2005) suggèrent au contraire que les enfants HP posséderaient une grande intuition, qui leur permettrait de mieux comprendre les nuances de la communication interpersonnelle.

 

Dans une approche psycho-pathologique des enfants « surdoués », Lebihain et Tordjman (2006) relèvent certains troubles fréquemment rencontrés chez les enfants à haut potentiel, notamment une forte anxiété, des tendances à la dépression et des troubles de l’image de soi. « Comme l’ont souligné certains auteurs tels que Lebovici et Braunschweig (1967), l’immaturité affective peut s’associer à une angoisse mal élaborée. Au regard de leurs grandes compétences intellectuelles, les aménagements défensifs sont souvent trop fragiles pour contenir psychiquement l’angoisse issue de la conflictualité interne. » Les enfants HP ont souvent conscience d’être différents, dans leurs intérêts, leurs créations artistiques, leurs relations sociales, leurs réactions face à l’école et leurs ambitions. Cela les rend fragiles et vulnérables, car ils doivent fournir un effort important d’adaptation afin de réduire les conflits entre ses besoins personnels et les exigences sociétales. (Cuffaro & Bates, 2007).

Selon Silverman (1994) et Piechowski (1997), les enfants HP ressentent différemment les émotions, à la fois qualitativement et quantitativement: cette dissonance serait source de problèmes à la fois sur le plan cognitif et sur le plan émotionnel, et elle se manifesterait également par des troubles de socialisation. Colangelo (2000) souligne qu’ils seraient très tôt capables de ressentir intensément les émotions, mais n’auraient pas le cadre cognitif nécessaire pour les interpréter – comme par exemple la possibilité de les mettre en relation avec des expériences passées – et qu’ils en deviendraient hypersensibles émotionnellement et hyper-réactifs aux critiques. Certains enfants HP, du fait de leur hyper-sensibilité, peuvent se sentir rejetés, soit dans des situations où ce n’est pas du tout le cas (Whitmore, 1980), soit parce qu’ils réagissent de manière intense à un incident et sont l’objet de moqueries de la part de leurs pairs (Silverman, 1994).